
À la fin du XIXe siècle, la ville de Québec a été marquée par des aménagements urbains d’une très grande qualité, qui ont établi ses caractéristiques paysagères fon- damentales les plus reconnues. Les rapports visuels entre le promontoire de la haute-ville et les paysages environnants, admirés par les peintres et les dessinateurs dès la fin du XVIIIe siècle, ont véritablement été mis au cœur de l’approche urbanistique dans les années 1870, en parallèle au projet de conservation de l’enceinte fortifiée du Gouverneur général Lord Dufferin. Dans le contexte actuel où des promoteurs privatisent allègrement les « vues imprenables » sur le Vieux-Québec tout en détruisant petit à petit les panoramas historiques depuis la haute-ville vers la vallée de la rivière Saint-Charles et les Laurentides par des édifices en hauteur, érigés de plus en plus près de la falaise nord avec la bénédiction de l’administration municipale actuelle, un retour historique sur ces aménagements s’impose.
En 1872, Charles Baillairgé, surintendant des travaux de la Ville, propose l’agrandissement de la terrasse Durham (sur le site du château Saint-Louis incendié), déjà très prisée des promeneurs et des artistes, pour en faire une grande promenade se déployant devant « un des ports les plus magnifiques du monde ». Quelques années plus tard, ce projet sera incorporé au plan de conservation des fortifications de Lord Dufferin et prendra donc son nom. La terrasse Dufferin, symbole de modernité, est à la fois un lieu de promenade et une grande plate-forme d’observation mettant en valeur le paysage fluvial : une évidence qu’il n’est peut-être pas inutile de rappeler.
Mais la dimension paysagère de la terrasse s’étend aussi à l’ensemble du projet de Lord Dufferin, adopté par la Ville en novembre 1875. En effet, établissant un circuit pédestre au sommet de l’enceinte fortifiée, ponctué de fausses-portes qui servent surtout de ponts entre les différentes sections du rempart, les «Dufferin Embellishments» proposent un véritable parcours visuel : « une des plus magnifiques promenades au monde, avec une vue incomparable sur le paysage fluvial, montagneux […] et insulaire ». Le projet vient ainsi scénographier des panoramas tournés non seulement vers le fleuve Saint-Laurent et l’île d’Orléans, mais aussi vers Beauport, le mont Sainte-Anne, les Laurentides au nord, et même vers le quartier Saint- Roch, à partir du bastion Saint-Jean.

Par ailleurs, les escaliers métalliques aussi conçus par Charles Baillairgé pour relier les faubourgs Saint-Jean et Saint-Roch, du côté nord de l’escarpement, sont en parfaite continuité avec cette conception paysagère de la ville de Québec. En effet l’escalier Lépine (1882-83), avec ses bancs intégrés à la structure, et l’escalier du Faubourg (1888, modifié 1931), avec son belvédère en demi-lune au sommet, sont un peu le pendant de la terrasse Dufferin tournée vers le faubourg Saint-Roch, la rivière Saint-Charles et les Laurentides. On est tenté de les décrire comme des morceaux ou fragments d’une terrasse qui ne pouvait pas être construite d’un seul tenant. L’aménagement de la terrasse Martello dans le quartier Saint-Jean-Baptiste en 1951 montre que la conscience des rapports visuels entre le promontoire de la haute-ville et les paysages environnants existe encore à l’époque du maire Lucien Borne, de même que la placette au sommet de l’escalier de la Chapelle (1995), à l’époque du maire Jean-Paul L’Allier.
De tels aménagements publics n’auraient aucun sens en l’absence de rapports visuels avec les lointains : sans la sensibilité envers ces paysages, il n’y aurait ni terrasse Dufferin, ni belvédère au sommet de l’escalier du Faubourg, ni terrasse Martello… Alors que se passe- t-il aujourd’hui dans le quartier saint-Roch ? Pourquoi cette multiplication d’édifices qui viennent bloquer la vue des Laurentides depuis les environs de Place d’Youville jusqu’aux limites de Saint-Jean-Baptiste (voir les articles de M. Jobin et de G. Simard dans le numéro précédent) ? Des citoyennes et citoyens s’alarment de ce qui advient de ces panoramas donnant sur la vallée de la rivière Saint-Charles : ils participent à toutes les consultations publiques, ils déposent des mémoires, publient des articles de journaux, donnent des entrevues aux médias…, apparemment sans effet.
L’administration municipale a pourtant déjà reconnu la valeur des panoramas vers les Laurentides, notamment dans son PPU du centre-ville Saint-Roch—Secteur sud (2017), qui identifie même trois «panoramas remarquables» le long du coteau Sainte-Geneviève… Mais les vues sur les paysages se rétrécissent, les perspectives disparaissent, les percées visuelles se bloquent—capturées et privatisées par les tours plantées à proximité de l’arrondissement historique, en attendant la prochaine construction qui viendra accaparer le même paysage au détriment de la première, puis une autre, et une autre…