
Je descendais tranquillement la Côte d’Abraham quand soudain, en tournant machinalement la tête à droite pour admirer le paysage des Laurentides … Paf ! Ça m’a rentré de dedans. Comme si mon regard avait frappé un mur à la hauteur de Charest-Est, au bas de la falaise. De quoi je parle ?
Mais de cette muraille de faux neuf et de bling-bling, plus bas, formée par la trilogie du Caïman, du Cobalt et du Watson, trois édifices à condos locatifs de dix à douze étages, collés ensemble et beaucoup trop hauts pour rien, beaucoup trop volumineux aussi, qui, tout en s’ajoutant au barrage de béton et de grisaille for mé par l’autoroute Dufferin, les stationnements et les bâtisses attenantes, viennent complètement occulter ce panorama légendaire que l’on pouvait si aisément goûter depuis la Haute-ville.
Trois barreaux de prison visuelle, trois buildings-à condos insipides et tape-à-l’œil que les nouveaux arri vants du site Patrotôt, plus haut, à l’Îlot Saint-Vincent de-Paul, auront en pleine face, à journée longue, au lieu de la beauté apaisante et sauvage de l’éternelle chaîne des Laurentides sur l’horizon-nord.
Non, mais, faut le faire n’est-ce pas ? ! D’une part, la Ville (et autres pouvoirs) présentent comme une réalisation formidable et dépareillée l’érection d’un très beau complexe d’habitation sur l’ancien site du Patro Saint-Vincent-de-Paul, et de l’autre, on vient complètement bousiller le paysage immédiat des futurs-es résidants-es en permettant, plus bas, à de gros promo teurs de se l’accaparer et de le verrouiller à des fins commerciales. Des promoteurs bien connus (Synchro immobilier, GM Développement) qui eux, attirent les « gogos » en leur promettant aux étages supérieurs une vue « démentielle » sur le fleuve, la ville et comme de bonne, au nord, sur les éternelles Laurentides.
Mais quelle incohérence dans le développement de cette zone ! Quelle complaisance envers le privé ! Et du coup, quel non-respect d’une majorité de citoyens et de visiteurs que l’on vient de déposséder d’un champ visuel à la fois si coutumier et si magnifique. Et comme pour ajouter au contentieux du Patrotôt, on vient d’apprendre (cadeau de la CAQ et de la SHQ) qu’une trentaine de logements sur les cent cinquante prévus, seront du type «abordables-intermédiaires», donc beaucoup plus chers que prévus et inabordables pour la majorité des personnes à moindre revenu. Vraiment ici, on dirait que les différents paliers de pouvoir se sont donné le mot pour combiner pensée molle, politiques vaseuses et mesures fumeuses.
Par ailleurs, dans la même veine de tripatouillage et de mauvais remplissage d’espace urbain, que dire de cette tour-hôtel de dix-sept étages que Trudel Corporation s’apprête à ériger dans l’enclave patrimoniale qu’est l’Îlot Dorchester, un peu plus à l’ouest, à la hau teur de Dorchester ? Dites-moi : avait-on vraiment be soin de ça, dans Saint-Roch ? ! Qui va en faire les frais, si ce n’est l’actuelle population résidante et aussi celle qui y grouille, transite et travaille ? Question démocratie, dans ce fumeux dossier, on aurait voulu désabuser les contribuables et les porter à se désintéresser de la politique municipale, qu’on n’aurait pas agi autrement. Je parle ici de tous ces citoyens-nes faussement consultés-es, tous ces gens de bonne foi qu’on a leurrés pendant des années avec des paroles creuses, des son dages et des consultations-bidons, tout cela cachant un mépris certain. Au final, comment ne pas râler et broyer du noir de vant pareilles incongruités — la muraille-Charest et la tour-Trudel — surtout quand on se remémore les pieux propos du bon maire Marchand, à Lyon, il y a peu, concernant le manque de logements et le développement urbain : « L’idée, disait-il, est de créer une densité heureuse, sans gratte-ciel … À Québec, l’avenir n’est pas aux gratte-ciel. »
Ouf ! Ça ne vous rappelle pas certaines de ses déclarations solennelles à propos de « l’itinérance zéro », tout ça ? !
A beau mentir qui revient d’Europe, n’est-ce pas ? …
Cela dit, tout ça me navre et me désole. Cette dégradation de la trame urbaine, ce remplissage à la va-vite du dénivelé de la falaise-nord, ce manque de vision en matière de développement, ces promesses non tenues.
Et surtout, qu’on ne s’y trompe surtout pas. J’aime ma ville. J’aime marcher, m’agiter, courir, vivre et rêver à Québec. Mais j’ai la nette impression que sous cou vert de « densité heureuse » et d’accommodements inconsidérés aux promoteurs, nous sommes en train de perdre beaucoup plus que nos repères visuels, nos percées lumineuses et nos perspectives coutumières.
À force de nivelage inconsidéré et de bourrage écheve lé, comme l’expliquaient si bien les spécialistes de l’ar chitecture Mario Jobin et Marc Grignon, nous sommes en train de perdre toute typicité. Toute singularité.
Québec est en train de perdre son âme.
Et moi, ma ville