
À l’heure où, gavées de plateformes numériques et d’intelligences artificielles, les populations mondiales s’autotransforment en masses incultes plus ou moins analphabètes, il fait bon renouer avec l’humanisme érudit d’un Yann Martel et découvrir l’univers âpre et poétique d’un Alex McCann.
Avec L’histoire de Pi (XYZ, 2003, pour la traduction française), son troisième livre, Yann Martel a remporté le prestigieux Booker Prize et est devenu l’auteur d’un best-seller planétaire par surcroît adapté au cinéma. Un quart de siècle plus tard, l’écrivain né à Salamanque (en Espagne) nous convie au plus détonant des voyages : dans la Grèce antique, rien de moins. Le périple s’accompagne, en prime, d’une exploration de grands thèmes existentiels comme la tristesse, l’amour, la mort.
Harlow Donne, le narrateur du roman de Yann Martel, appartient à l’espèce rare des érudits. Doctorant, et spécialiste du monde classique (sa petite fille s’appelle donc Hélène, comme l’une des filles de Zeus), il a l’occasion de séjourner à l’Université d’Oxford, au Royaume-Uni, pour y étudier une obscure collection de papyrus, alors qu’ici même au Canada, son mariage se délite. Mais mariage à vau-l’eau ou pas, l’offre est trop belle pour être refusée…
Sur place, Harlow découvre un manuscrit ancien, en lien avec la guerre de Troie, dont le protagoniste est un certain Psoas de Midéa. C’est un simple soldat, un homme tellement anonyme qu’il est surnommé « fils de personne ». Ce récit qui semble faire écho à l’Iliade, d’Homère, l’étudiant-chercheur l’intitulera la Psoade.
Mais la Psoade n’existe pas, il s’agit d’un récit imaginaire inventé par Yann Martel (nous en lirons d’ailleurs de nombreux extraits), et Harlow Donne en est le seul traducteur et exégète. Forcément!
Le texte ancien, en vers, occupe la partie supérieure des pages. Dans la partie inférieure, place à ce qu’on appelle les notes de bas de pages, c’est-à-dire des commentaires et des explications sur l’œuvre. Mais pas seulement, car Harlow y juxtapose des considérations sur sa propre vie, sur ses états d’âme, sur ses pensées intimes, etc. Il résulte de ce procédé que deux temps, deux temporalités se parlent et se répondent. Le présent fait ainsi écho au passé d’il y a 3000 ans, et vice-versa.
Une grande part de Fils de personne étant constituée de notes de bas de page, une matière qui est généralement reléguée à la marge et qu’on se permet parfois de ne pas lire, la marge devient en quelque sorte l’essentiel. De même, les Psoas, ces gens de peu, on ne les voit jamais dans l’Histoire, dans les grands récits. Dans l’Illiade, ceux qui tutoient les dieux, ceux qui souffrent et guerroient et se vengent, ce sont les rois ou fils de roi, les Achille, Agamemnon, Hector. Mais ces multitudes de petites vies qui font la chair à canon (« Homme pauvre de la sorte était Psoas de Midéa »), qui ne sont pas célébrées par les bardes, où sont-elles sinon reléguées dans la marge de l’Histoire?
C’est entre autres dans ces eaux-là que navigue ce roman exigeant certes, mais assez impressionnant aussi, et écrit dans une langue souvent somptueuse.

Des « fils de personne », il y en a à profusion à Saint-Nicolas-des-Marins, le village imaginaire que met en scène le primo-romancier Alex McCann. Ils forment un bataillon de laissés-pour-compte, de parias, ces « bâtards » emprisonnés par les Marinois entre les murs de l’Orphelinat, un bâtiment identifiable à distance à son « odeur de misère », à sa « senteur de guenilles humides, de poux et de famine ».
Mais Nico, le narrateur, libérera ces dizaines d’Orphelins promis à la mort. Il est lui-même ostracisé, honni de tous. Pourtant, quand lui et sa mère ont débarqué au village, on ne les a pas détestés d’emblée. Nico s’occupait des marins en goguette et personne ne s’en formalisait puisque l’économie locale dépendait du passage des bateaux. Puis Hamamélie-Maman est devenue la sorcière et Nico, le fils de la sorcière. Car n’est-ce pas à cause d’eux, de ces deux-là qui se nourrissent de présages, de sortilèges, de divinations, d’hamamélis et de comptines sibyllines, qu’est arrivé le Froid?
Le Froid est tombé subitement sur le village et la vie s’est arrêtée. Des végétaux rabougris pendent lamentablement à l’épicerie. Les étals de la boucherie sont déserts. Les infortunés marins, dont parfois « seule la tête dépasse […] de la glace », sont les otages morts ou vifs de la mer. Pareille abomination commande un bouc émissaire. Et maintenant qu’Hamamélie-Maman « grelotte dans son cercueil », ce statut échoit au seul Nico.
Mais dans la guerre sans merci qui l’oppose aux Marinois – en guise d’avertissement, notre héros a même trouvé un serpent cloué sur la porte de sa maison –, Nico a des alliés. En plus de la mère qui lui parle du fond de sa tombe de givre, on trouve la jeune Prune et ses « osselets à répondre », le boucher Elio Cabale dont il est amoureux et la ribambelle d’Orphelins « monstres » qui, à l’instar du narrateur (et influencés par ses diatribes), ne demandent qu’à se venger de ces villageois obtus, si petits dans leur conformisme forcené et leur logique d’exclusion. Et vengeance il y aura!
Saint-Nicolas-des-Marins est un récit empreint tout à la fois de poésie et de cruauté, et plus sombre que lumineux. Mais ainsi sont les contes : sombres et cruels. Sanglants et glaçants.

Né en 2004 à l’Université Havard et d’abord réservé aux étudiants de l’université, Facebook (aujourd’hui Meta) est devenu accessible à tous en 2006. La plateforme a vite gagné en popularité en bonne partie en raison de son aura de convivialité et de partage : en somme, le contraire de l’exclusion.
À l’engouement a succédé le désenchantement. De dérives en dérapages, le réseau cofondé par Mark Zuckerberg, un nerd âgé de 20 ans, s’est révélé être un miroir aux alouettes. La Néo-Zélandaise Sarah Wynn-Williams, qui fut directrice des politiques publiques de Facebook, se dépeint néanmoins comme une idéaliste. Persuadée que l’entreprise apportait à notre pauvre monde une contribution aussi révolutionnaire que positive, elle s’est démenée pour y entrer. Embauchée en 2011, elle a été congédiée en 2017, officiellement à cause de son incompétence. Ce serait plutôt, affirme la principale intéressée, parce qu’elle a dénoncé son supérieur immédiat pour harcèlement sexuel.
Quoi qu’il en soit, Sarah Wynn-Williams livre aujourd’hui un témoignage truffé de révélations volontiers « explosives » sur les pratiques de son ancien employeur. En toile de fond : harcèlement sexuel, donc, et harcèlement psychologique, autoritarisme, abus de pouvoir, misogynie. Zuckerberg serait un être capricieux, peu chaleureux et dénué de conscience sociale. Sheryl Sandberg, la numéro deux de Facebook, est une femme ambitieuse au féminisme de façade. La plupart des hauts dirigeants ne sont guère mieux.
Ces gens se prennent pour les maîtres du monde ou rêvent de le devenir, et à cette fin tout est bon, jusqu’aux compromissions avec des régimes autocratiques ou corrompus. Sur la foi des anecdotes et des conversations rapportées par l’autrice, on mesure à quel point le cynisme et l’appât du gain font partie de la culture d’entreprise (à côté, notre Québecor a des airs d’organisation caritative) et ultimement, c’est peut-être là le plus dérangeant.
À sa sortie aux États-Unis, le livre a trôné sur la liste des best-sellers du New York Times. On peut toutefois douter que ce genre de dénonciation influe sur les affaires de Facebook/Meta et des autres géants technologiques ainsi que sur leur abrutissante utilisation. De même, ce n’est sûrement pas demain la veille que lesdits géants prendront leurs responsabilités concernant la diffusion des messages haineux, des fausses informations et le reste. Alors? Alors, lisons, mais autre chose que les ressassements de nos chambres d’écho.