
Dans un essai au vrai sens du terme, Ollivier Dyens, professeur à l’Université McGill, s’intéresse à la dernière révolution en cours : la cohabitation de l’être humain avec l’intelligence artificielle.
En décembre dernier, le magazine américain Time a désigné les huit « architectes » de l’intelligence artificielle (IA), dont Mark Zuckerberg (Meta), Jensen Huang (Nvidia) et le sempiternel Elon Musk (xAI), personnalités de l’année 2025.
Avec, en particulier, le développement effréné de l’IA générative (soit l’IA capable de créer des contenus originaux) illustré notamment par l’essor fulgurant qu’a connu ChatGPT, lancé il y a trois ans à peine (en novembre 2022) par OpenAI, un nouvel ordre mondial s’installe à la vitesse grand V, et c’est ce que l’initiative de Time a reconnu. Mais l’IA générative est très souvent perçue comme un cheval de Troie, et Ollivier Dyens opte, lui, pour une approche différente, qui se veut plus neutre, disons.
« L’angoisse, les inquiétudes, les débats contemporains autour de l’intelligence artificielle se cristallisent tous autour du terme “intelligence” », dit Dyens d’entrée. De fait, on ne s’émeut plus guère de l’omniprésence de la machine, de l’engin robotique « qui font preuve de plus de force, de précision et de rapidité que nous », car ils nous facilitent la vie. Mais les IA, c’est autre chose…
Pensons au super ordinateur HAL 9000 rencontré dans 2001, l’Odyssée de l’espace, film de Stanley Kubrick sorti en 1968 (adapté d’un roman d’Arthur C. Clarke). Soupçonné de défaillance, HAL, l’IA d’un vaisseau spatial qui file à destination de Jupiter, en vient à tuer des astronautes. En 2003, l’American Film Institute l’a classé au 13e rang dans sa liste des 50 méchants du cinéma américain !
Or diverses études citées par Dyens montrent qu’aujourd’hui, les IA, rejoignant en cela la fiction, peuvent avoir des comportements que l’on croyait exclusivement humains. Dans leurs interactions, elles manifestent de la bienveillance, de la compassion et aussi de la rouerie.
D’où, dans L’humanité artificielle, une série de questionnements sur des notions et des phénomènes comme la conscience, l’intelligence, le sens (de la vie), la mémoire, le fonctionnement de la pensée, l’éthique, le libre arbitre, la créativité. Dans ces domaines toutefois, les « vraies » définitions sont encore à venir. Et ce flou est très certainement un obstacle dans notre appréhension de l’IA, soutient l’essayiste.
L’IA a ses aficionados et ses lanceurs d’alerte. Ollivier Dyens se situe peu ou prou entre ces deux pôles : sans nier les dangers que présentent les nouvelles technologies ultrasophistiquées, comme la désinformation induite par les hypertrucages ainsi que l’érosion de l’esprit critique, il ne crie pas au loup pour autant. Pas plus qu’il prône la philosophie du « s’adapter ou périr ».
Selon Dyens, les technologies contemporaines « nous font muter » ; dans la foulée, « un être nouveau, à la fois organique et algorithmique, fait son apparition ». C’est donc à un monde, à une humanité déjà en pleine transformation que nous sommes invités à réfléchir. En somme, les Mark Zuckerberg, Jensen Huang et Elon Musk passeront, et peut-être ne s’inscriront-ils, dans le temps long de l’Histoire, que comme les simples annonciateurs d’une révolution aussi profonde que l’a été le passage à la station debout.