
Avec Thélyson Orélien, rarement aura-t-on vu un primo-romancier aussi acclamé, et un dithyrambe aussi mérité.
Jonas Dorléon, le narrateur de C’était ça ou mourir, est prof d’histoire-géographie dans un lycée de Carrefour Feuilles, un quartier de Port-au-Prince (Haïti) devenu « un cendrier géant, un cimetière sans tombes », et par un matin particulièrement meurtrier, dans un contexte de guerre des gangs, il comprend que pour rester en vie, il doit fuir.
Première étape : la République dominicaine, haut lieu d’un « capitalisme tropical » qui s’exerce à l’encontre des migrants haïtiens. Même s’il connaît les tactiques des vendeurs du temple, qui monnayent de fausses promesses à prix d’or, Jonas succombera aux séductions du diable. Jesús, qu’il s’appelle ( !). « J’ai des solutions pour ceux qui ont des rêves mais pas de papiers », prétend le diable.
Après la parenthèse dominicaine on s’engouffre, avec Jonas et 42 de ses camarades de misère, dans la touffeur du Darién : une jungle hostile, effrayante, située entre la Colombie et le Panama, et l’une des routes mi gratoires les plus dangereuses au monde. Tous n’en re viendront pas, et personne n’en sortira indemne. Puis, de campements en campements, ce sera le Brésil, le Mexique et la « liberté version ICE » qui sévit aux États Unis. C’est là que Jonas se fait vanter le Canada – un pays froid mais encore humain – et son fameux chemin Roxham. Désormais locataire d’une petite chambre du quartier Côte-des-Neiges, à Montréal, Jonas Dorléon estime que son histoire se termine bien, car il est toujours vivant et debout et le nouveau pays lui procure quelque chose d’inestimable : le calme.
Thélyson Orélien a quitté Haïti lors du séisme de janvier 2010 et a transité par Montréal avant de s’installer à Ottawa. Mais s’il a l’expérience intime de l’exil, ce n’est pas son parcours personnel qu’il relate ici. Le roman est construit à partir de la parole de divers migrants, d’où la poignante authenticité qui traverse chacune des pages.
L’odyssée de Jonas dans les couloirs de l’enfer nous happe et nous hante. Il faut dire que l’âpreté du thème s’y prête. Mais par-delà s’impose l’écriture, magnifique, d’Orélien, qui se déploie en des accents tout à la fois réalistes et poétiques mâtinés d’une bonne dose d’ironie (salutaire ironie, qui permet d’éviter le pathos et la sensiblerie). Ce sont les accents d’une « langue de la survie », d’une langue, issue d’une jungle inhumaine, « que les migrants apprennent sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau », d’une langue qui se dit et se parle à même la chair torturée et meurtrie de ceux qui ont trop marché. Ce sont les accents de la langue, bouleversée, bouleversante, des exilés, des réfugiés qui luttent pour conserver leur part d’humanité.
À un moment où, au Québec comme ailleurs, le discours sur l’immigration se durcit, C’était ça ou mourir, livre criant d’actualité, arrive comme un contrepoint essentiel. À cet égard, on ne peut que se réjouir du fait que plusieurs éditeurs étrangers se soient engoués du roman : cela montre que l’intolérance dont sont frappés les nouveaux damnés de la terre n’a pas que des adhérents.