Rouge vie

Par Francine Bordeleau
Publié le 30 septembre 2021
Lyne Richard, Prismacolor no 325, Lévesque éditeur, 2021, 362 pages.

Comme elle l’avait fait dans Les cordes à linge de la Basse-Ville (2018), Lyne Richard raconte la condition humaine par la lorgnette de ce microcosme qu’est Saint-Sauveur, un quartier qu’à l’évidence elle chérit.

Dès « Prismacolor no 325 », la première nouvelle du recueil (et celle qui lui donne son titre), on comprend que Lyne Richard nous amènera en des zones troubles et des saisons tourmentées. Amélia, la narratrice, a assisté au suicide de sa mère. Excusez du peu! « Je dis que disparaître comme ça, ça ne se fait pas. Pas tant qu’on n’a pas brûlé tous nos rêves », s’insurge rétrospectivement une Amélia devenue adulte.

Plus loin, ce seront une fillette victime d’inceste, une femme aux prises avec un mari violent, une femme qui perd sa vie à attendre un amant infidèle puis absent, un frère et une sœur qui préfèrent se tuer plutôt qu’être séparés par la DPJ… Plus souvent qu’autrement, Lyne Richard met en scène des personnages blessés, brisés, voire floués par leurs propres rêves, et dont l’existence finit par se teinter de rouge sang : le fameux Prismacolor no 325, comme de juste.

Des allures de roman choral

Du caniveau émergent néanmoins des figures solaires, et le jeune Mathias en est l’exemple le plus inspirant. Endeuillé par la mort de sa mère survenue quatre ans auparavant, le garçon aura l’idée de mettre sur pied une librairie libre-service (« La petite librairie gratuite »), à l’image des frigos libre-service qui essaiment dans le centre-ville depuis quelques années.

La librairie deviendra vite un point de ralliement, et nombre d’éclopés et de rescapés, dont les protagonistes de certaines nouvelles, y trouveront du réconfort. C’est ainsi que des personnages reviennent d’un texte à l’autre, et même se croisent, selon ce que l’on pourrait appeler « la manière » Lyne Richard. Cette manière, également à l’œuvre dans Les cordes à linge de la Basse-Ville, confère au recueil cohérence et unité.

Saint-Sauveur poétique et solidaire

La manière Lyne Richard, c’est aussi un ton, un style éminemment singuliers. L’autrice a le don, pas si fréquent, de dépeindre et décrire le quotidien au moyen d’images poétiques inattendues. Ainsi, Amélia dira de son grand-père qu’il est « mort debout contre un chêne, ses bras entourant le tronc comme deux vieilles branches tordues ». Quant à cette femme âgée sans doute atteinte d’Alzheimer (« Un amour aussi nu »), on entendra d’elle « un cri plein de ruines, une vie entière qui pleurait, une plainte longue comme la mort ». On pourrait multiplier les citations. Il est un fait indéniable : ici, les phrases parlent.

Elles parlent de mort mais, ultimement, de vie. De l’amour de l’art et des livres. Du quartier Saint-Sauveur tel qu’il est en nos bizarres années vingt. Et d’une solidarité qui, espère-t-on, existe encre. « Vous n’êtes plus seule », dira un protagoniste à Anna, la femme victime de violence conjugale précédemment évoquée. N’est-ce pas ce que plusieurs d’entre nous rêvent d’entendre?

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