De Parc-Extension à Maizerets: les luttes sociales pour le territoire et contre le capitalisme

Par Sophie Lavoie
Publié le 8 novembre 2022
Rue Birnam / Jean-Talon Ouest à Montréal.  Photo: Sophie Lavoie

Je sors rapidement de la bouche de métro, après être allée travailler dans le centre-ville. Je remonte les escaliers roulants qui me sortent de terre pour me ramener sur le plancher des vaches, ou plutôt celui des chars. Le même gars qui est toujours là fait des slams en espérant récolter un vingt piasses pour pouvoir s’acheter un sandwich et une bière à l’épicerie de l’autre côté de la rue.

La rue Jean-Talon m’accueille dans son habituel chaos de voitures jam pack les unes en arrière des autres. Ça pue, c’est laid, c’est sale, mais nous les piétons et piétonnes, acceptons cette violente parade sans trop remettre en question l’étrange normalité urbaine. À droite, il y a une immense place publique où des rassemblements ont souvent lieu. Ce dimanche, la communauté iranienne était réunie pour faire le point sur les récents évènements de leurs pays. Le dimanche d’avant, des femmes racisées et travailleuses de la santé dénonçaient comment nos gouvernements avaient instrumentalisé leur espoir de citoyenneté canadienne aux fins de la pandémie.

À l’intérieur des cages de fer roulantes, des hommes seules et femmes seules, des livreurs de friture qui ramènent probablement le souper à ces mêmes personnes pognées dans leur char. Beaucoup de VUS, beaucoup de chars de luxe. Quelques vieux bazous, bruyants, sur le point de perdre un morceau, m’arrachent un sourire. Des enfants qui crient, bien vivants, jouent dans le petit parc clôturé près de l’épicerie de mon quartier lorsque je tourne le coin de la rue Bloomfield pour rentrer chez moi. Des Grecs retraités sont assis sur un banc de parc. Comme toujours, ils parlent fort et avec entrain. Je me dis qu’ils jasent peut-être du recul de la démocratie occidentale. Peut-être aussi qu’ils jasent de hockey. Mais nul doute, je suis arrivée dans Parc-Extension, chez moi.

Le Campus Mill: la ZILE de Parc-Extension Des ombres se sont dressées au-dessus de Parc-Extension depuis quelques années. À l’ouest du quartier, le campus Mill accueille dorénavant un Centre d’innovation des sciences ultramoderne et un lieu de revitalisation urbaine, comme l’annonce son site web. Prendre une marche sur le campus Mill est largement dystopique. C’est un peu ce qui attend Maizerets si la Ville de Québec et le gouvernement provincial vont de l’avant avec la ZILE. À Parc-Ex, il suffit de traverser la rue Beaumont pour se retrouver sur une plateforme de béton surveillée et contrôlée.

Le Comité d’Action de Parc-Extension (CAPE) n’a d’ailleurs pas hésité à pointer du doigt le Campus Mill pour rendre compte de l’embourgeoisement du quartier et des nombreuses familles évincées de leurs logements rapidement transformés en habitations de luxe. Le campus Mill a été un poignard dans le dos des citoyens et citoyennes de Parc-Extension, alors que le quartier affronte une crise du logement depuis de nombreuses années. Nul besoin de vous dire que le Campus Mill ne répond à aucun besoin des citoyens et citoyennes de Parc-Ex, si ce n’est qu’il guette du coin de l’œil ceux et celles qui entrent et sortent de cet espace. Le campus Mill a aussi rompu ses promesses de favoriser le logement social en marge de ses infrastructures, de même qu’à collaborer avec les organismes communautaires de Parc-Extension pour la revitalisation urbaine afin d’intégrer les besoins des communautés vulnérables.

Le campus Mill, c’est aussi les tentatives de la Ville de Montréal d’attirer les investissements étrangers et la classe créative dans la métropole, tout comme la ville de Québec tente de le faire avec la ZILE. La classe créative est une classe qualifiée, éduquée, à hauts salaires, au mode de vie distingué et hyper-mobile. Elle laisse le capitalisme se déployer en lui permettant de trouver des dispositifs et de nouveaux outils pour nous faire acheter plus de biens et services, comme des boîtes à repas emballées et livrées au pied de nos portes, ou des casques d’écoute Bluetooth « vert et local » fabriqués en Chine pour ne nommer que quelques exemples. Bien sûr, l’industrie de la technologie permet de régler une multitude de problèmes complexes et variés ; on n’a qu’à penser au transport, aux communications, à la médecine et à la crise climatique. Mais je mets ici l’emphase sur les services et biens qui visent d’abord le profit et l’accumulation du capital.

Campus Mill et éco-gentrification

Dans les années 60 et 70, les gouvernements cherchent à diminuer les larges écarts de désinvestissements qui se sont accumulés entre les riches banlieues et les centres-villes nord-américains. Aujourd’hui, la gentrification s’habille du narratif du développement durable pour poursuivre son processus de déplacement des populations. Ainsi, condos, pistes cyclables, parcs, projets de verdissement et villes intelligentes constituent les principaux moyens pour évincer et déplacer des populations indésirables, souvent racisées, toujours pauvres.

Le campus Mill permet ainsi d’attirer une classe de jeunes professionnelles issue de l’industrie du savoir et des technologies qui vont venir contribuer à faire fructifier l’industrie des technologies, hautement lucrative. Ces jeunes travailleurs épousent un mode de vie vert et durable, mais ils n’hésiteront pas à partir en vacances dans les Caraïbes deux fois par année ou à acheter des tasses à 83 piasses chacune en céramique rose pastel dans une nouvelle entreprise locale situé en bas de leur condo qui aura remplacé l’épicerie locale où les prix demeuraient bas en solidarité à la communauté.

Ces nouveaux venus participent ainsi à une économie de marché qui encourage l’hypermobilité et la surconsommation. Ils participent au système qui s’approprie les biens des autres pour accumuler les richesses d’une minorité en ne remettant pas une seule fois en question les injustices sociales et économiques qui caractérisent nos sociétés. Ainsi, les villes deviennent de plus en plus des espaces géographiques confisqués au profit d’une large minorité d’élite qui se distingue socioéconomiquement des masses pauvres des centres-villes.

Les villes n’ont pas le choix d’attirer les investissements étrangers sur leurs territoires pour diversifier leurs revenus. La volonté de moins dépendre de la taxe foncière et de l’étalement urbain pour renflouer les coffres des administrations municipales est au centre des préoccupations des villes. Toutefois, permettez-moi de douter des effets bénéfiques qu’auront ces grands projets technologiques sur les visages de Maizerets et Limoilou, ou sur celui de Parc-Extension, lorsque sa population se sera fait évincer et déplacer vers d’autres espaces plus éloignés et moins accessibles, rendant du même coup les individus davantage vulnérables qu’ils ne l’étaient. Permettez-moi aussi de douter de ces fameuses innovations qui y seront développées, autant à la ZILE que sur le campus Mill.

De nombreuses questions éthiques demeurent sans réponse par rapport à l’industrie des technologies, de l’innovation et de l’intelligence artificielle. Les algorithmes ne sont pas neutres, ils répondent à une idéologie, à des valeurs, qui sont diffusés dès le premier jour dans les salles de classes universitaires et chez l’employeur. Ces valeurs sont celles de la méritocratie, du progrès et de l’évolution technologique, de la propriété privée, de l’appropriation et de la destruction des espaces dans le but de faire fructifier la valeur foncière. Demeurons solidaires et n’hésitons pas à nous rallier derrière les mobilisations citoyennes de défense du territoire

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