La mort en ce jardin

Par Francine Bordeleau
Publié le 19 février 2022
L’auteur Alain Beaulieu sur la rue Saint-Joseph. Photo: DDP

Le pire peut toujours arriver. L’irréparable, aussi. Alain Beaulieu en fait la convaincante démonstration.

Antoine Béraud et Marie Broussilovski forment un couple de retraités relativement jeune et absolument sans histoire. Le premier était prof de littérature à l’université et la seconde, éducatrice. À la retraite, ils vendent leur maison de la rue Saint-Vallier pour s’installer en forêt dans un chalet sans eau courante ni électricité : leur « Refuge », comme ils disent. Il semble donc que des jours invariablement paisibles et sereins attendent nos amis sexagénaires.

Or par une nuit de juin, deux braqueurs se pointent chez les Béraud-Broussilovski. Antoine se saisit de sa carabine, tire, tue un de leurs deux agresseurs… Le couple enterre le corps dans les bois. « J’ai mis un certain temps à comprendre que nous venions de passer le pas entre la quiétude d’une retraite bien méritée et l’angoisse d’une fin de vie cauchemardesque », dira Marie, qui assume la narration du récit à parts égales avec Antoine.

Car l’événement, on s’en doute, ne sera pas sans conséquences. Ainsi malgré son état initial de victime, Antoine est d’autant plus rongé par la culpabilité qu’il a tiré une balle dans le dos d’un homme qui s’enfuyait. Quant à Marie, elle s’interroge tout à coup sur la véritable nature de cet époux qui s’est montré capable de tuer. Et l’un et l’autre seront bien forcés d’admettre qu’ils savent maîtriser l’art de la dissimulation lorsque nécessaire.

Faux-semblants

Une intrigue peut toutefois en cacher une autre. Axant son récit d’abord sur les états d’âme des protagonistes, Alain Beaulieu semble vouloir exploiter une veine psychologique et métaphysique. Celle-ci est de fait bien présente tout du long, mais l’auteur nous entraîne aussi, progressivement, dans une histoire aux allures de polar, ou du moins de quête et d’enquête. C’est que l’épisode du braquage du Refuge comporte un peu trop de zones d’ombre, à commencer par ce mort enterré dans les bois qui ne semble intéresser personne, pas même la police. Marie entreprend donc une sorte d’enquête dans l’espoir que des réponses puissent les libérer, elle et Antoine, de l’angoisse qui les tenaille depuis cette nuit fatidique. Et des réponses viendront en effet, au compte-gouttes. À coups de demi-vérités et de révélations étonnantes.

Polysémie

On est toujours content de retrouver Alain Beaulieu, découvert en 1997 avec Fou-Bar (Québec Amérique). Il est ici moins truculent qu’à ses débuts, certes, mais les temps changent. Et des professionnels retraités ne peuvent pas avoir la même exubérance que la folle faune d’un quartier branché. C’est d’ailleurs un drôle de regard que pose l’écrivain né en 1962 sur ses héros vieillissants, eux dont le rêve (de simplicité volontaire, de retour à l’état de nature…), au final, échoue lamentablement. Un échec, oui, car Antoine et Marie, traumatisés durablement par leur aventure, braderont leur refuge en bordure de montagne pour un condo en ville. Alain Beaulieu, prof à l’université Laval et littéraire jusqu’à la moelle, truffe son roman de références, éminemment porteuses de sens parce que faisant écho à son propos, à une multitude d’œuvres. Ça aussi, c’est toujours un bonheur.

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