Le mot en p

Par Francine Bordeleau
Publié le 6 novembre 2020
Karine Glorieux (sous la dir. de) Projet p: quinze femmes parlent de pénis. Druide, Montréal, 208 pages

Quinze autrices appartenant à toutes les générations racontent leur rapport au pénis. L’entreprise aurait pu être graveleuse, mais il n’en est rien.

« Parler de pénis, c’est cocasse en théorie ou entre amis, mais pas mal plus délicat en pratique ou à l’écrit », résume Chloé Varin dans « MOBIG DICK et autres monstres aquatiques », l’une des nouvelles de Projet P, collectif publié sous la direction de Karine Glorieux. Il est toutefois réjouissant qu’un tel livre ait vu le jour, ne serait-ce que parce que les hommes, eux, ont tant et plus glosé sur le corps féminin.

Et il faut bien le dire, la proposition a en soi de quoi titiller. Ajoutons-y le contexte du mouvement #MoiAussi qui, on l’a constaté cet été, ne semble pas près de s’éteindre. Le recueil avait donc tout pour susciter la curiosité; d’ailleurs il n’était pas encore paru que déjà il faisait jaser.

Curiosité récompensée? Parce qu’y est mise en avant la pluralité des voix, les recueils collectifs sont généralement inégaux, et celui-ci n’échappe pas à la règle. Reste qu’au final, le résultat est plus qu’honorable.

Confidences impudiques

Quelques autrices ont opté pour un ton franchement humoristique : par exemple Caroline Allard, connue pour ses Chroniques d’une mère indigne, qui entreprend de faire « Le tour des petits pénis », et la nouvellière chevronnée Suzanne Myre (« James, bande s’il te plaît »), qui traite de l’impuissance masculine de manière assez rigolote. Au fil du temps, son héroïne d’âge mûr n’aura pas ménagé les efforts, à la fois pour remédier aux insuffisances du mari et pour compenser ses propres insatisfactions. À telle enseigne qu’aujourd’hui, si vous l’interrogez sur ses tendinites et ses inflammations au poignet droit, elle répondra qu’elle y est «allée un peu fort sur le repassage »!

À l’autre extrémité du spectre, Fanie Demeule relate, dans « Medieval Dick », une première expérience sexuelle aux allures d’agression avec un type, fantasmé en Elfe façon Legolas (personnage du Seigneur des anneaux incarné par l’acteur Orlando Bloom), dont le pénis « goûte le Moyen âge. Un vieux, interminable, sale et pourrissant Moyen âge ». Le texte, dénué de pathos, efficace et glaçant, sonne comme un coup de poing.

Dans « Le p’tit bout qui dépasse », de Marie-Noëlle Gagnon, une femme enceinte est persuadée durant toute sa grossesse qu’elle attend une fille, malgré ce que révèle l’échographie. Le fait de naître garçon comporte toutefois des avantages indéniables, admettra la nouvelle mère. « Tu ne te feras pas traiter d’estie de grande pétasse à 8 h le matin en te rendant travailler. Ni le soir en revenant de travailler. » Mine de rien sont campées ici, en accéléré, les disparités entre hommes et femmes, toujours à l’œuvre dans la société. Il est question, encore, du pénis dont on voudrait se débarrasser, de vasectomie, de désir. D’apprentissages. De violences (masculines) rachetées par l’amour.

La plupart des histoires racontées dans Projet P ont à l’évidence un caractère autobiographique, et compte tenu du thème, c’était inévitable. Aussi le recueil apparaît-il, ultimement, comme une plongée au cœur de l’intime.

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