La vie derrière soi

Par Michaël Lachance
Publié le 17 avril 2020
Le parleur.                              Illustration: Pierre Otis

C’est ce qu’il y a de bête avec la maturité, ça vient toujours trop tard.

– Émile Ajar

Un dimanche mort sur Couillard. Doc confiné, ça m’inquiète. Je longe les silences à pied. J’imagine Doc prostré à enfiler les vodkas à foison, à chanter seul en criant « Nas Drovia babouchka!». J’imagine, bref, je me fais des dessins mentaux, je me projette et l’imagination crée ou défait les réalités. On veut comprendre les choses de la vie, avoir du sens, se rassurer, on invente nos peurs et elles agitent nos croyances. J’ai imaginé Doc moitié saoul et cinglé, immature notoire, feignasse par delà l’entendement.

« L’amitié, c’est comme une boite de Cracker Jack sans surprise. »

Assis avec mon corsé aux matins fidèles, j’entends Facepalm qui gueule dans mon bureau. Voilà Doc qui m’interpelle alors que mes songes, toujours évanouis avant la gorgée chaude et amère dès potron-minet, se dissipent pour m’estamper en pleine gueule la réalité, cette vérité implacable et austère. Doc soliloque quelques secondes, j’entends sa plainte, elle me sourde les oreilles déjà ; déjà fatiguées et las de tout :

– Faut vraiment mec qu’on se parle de la situation, tu sais que j’vais correct ces temps-ci ?

– Étonnant.

– Bah, le temps a passé depuis février, j’ai réveillé mes ambitions et je tue ma procrastination. J’ai passé les trois quarts de ma vie à flinguer le temps avec de la bibine, du sexe et tout ce qui vient avec la débauche cultivée.

– Pas faux.

– Oui, j’te regarde aller toi, toujours là, fonceur, travaillant et déterminé, malgré tout, tu acceptes mon amitié déglinguée.

– L’amitié se passe de juger. On le fait, mais bon, l’amitié ça rime aussi avec la routine, l’habitude. Les mêmes gestes répétés éternellement, habitués. L’amitié, c’est comme une boite de Craker Jack sans surprise.

– C’est pas mal ça ! Me suis replongé dans mes souvenirs, j’ai passé en revue ma vie. Le confinement, ça a ça de bon : on a du temps pour l’introspection. Crissement du temps ! – Oui, mais faut-il vraiment vivre nostalgique ?

– Merde, je ne parle pas de nostalgie, je parle d’enterrement !

– La vie derrière soi, elle est morte avec cette foutue bibitte ! On a une seconde chance offerte par ces contingences absurdes, surréelles et brutales. Nos existences vont changer. Faut en profiter mon ami !

On peut voir la chose ainsi, c’est une opportunité pour certains, un arrêt de mort pour d’autres et le statu quo pour ceux sur pause. Pour ces derniers, c’est des vacances. La réalité, par contre, ne désire pas se coller le nez au statu quo. Plus jamais. Pour ressusciter après cette crise, il faudra imaginer le monde nouveau.

C’est à ce moment précis, lorsque Doc a une idée derrière la tête, que tout part en vrilles…

« Je veux devenir l’Hannibal Lecter des parleurs! »

On connaît le personnage. Stupéfait, je veux comprendre, bien qu’un esprit rationnel ne pourrait y dénicher ne serait-ce qu’une once de sens commun :

– Je veux devenir un agent du changement. Je vais devenir influenceur d’opinions au service de la pensée critique et de la science théorique. Le poids de mes connaissances médicales avec celui de ma culture légendaire permettront à la vérité de tuer cette infodémie généralisée. Je veux devenir l’Hannibal Lecter des parleurs !

– Grandiloquent, va. Dans quelle chaine ou dans quel journal ou blogue, plogue, vlog, trogle ou boggle pourra-t-on t’y retrouver ?

– Comme je serai un influenceur d’opinions, je vais créer une chaine NoTube. Je pense nommer ça : Tic-Tak-Doc !

– Malade…Aurais-tu une montée d’égo ?

– Alors, tu débutes par quoi ?

– Moi, je parlerai de moi. Je dirai toute la vérité, rien que la vérité sur moi. Je donnerai mes idées sur tous les sujets, comme un Trump, mais version améliorée. Je ne connais personne d’aussi brillant que moi pour ça.

– Oh, modeste. Je trépigne. On se reparle bientôt, ok ?

– Ça va chauffer dans les Internets !

– Noté Doc.

J’ai fermé Facepalm, jeté un regard vers l’extérieur ; à scruter en contrebas, ma ville assiégée. On sait avec certitude que Doc est de retour, encore, toujours de retour.

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