Un Québec laïc, pour guérir nos blessures…

Par Gilles Simard
Publié le 28 octobre 2018
Jean Paul Lemieux, Les Ursulines, 1951. Huile sur toile, 61 x 76 cm. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec, achat lors des Concours artistiques de la province de Québec en 1951 (1er prix, peinture). © Succession Jean Paul Lemieux, Courtoisie Galerie Lacerte art contemporain. Photo : MNBAQ, Idra Labrie.

Catherine Dorion, la jeune et talentueuse députée nouvellement élue dans Taschereau (QS), avait bien raison de dire (à l’émission TLMP) que les Québécois-es font « Issshh » devant le voile… Et j’ajouterais ici, devant les marqueurs religieux en général, surtout ceux qu’on voudrait nous imposer dans l’espace public.

Sauf que contrairement à ce qu’elle énonçait, la population québécoise fait Issshh, non par insécurité culturelle ou par peur d’être envahie par l’Islam, mais tout simplement parce qu’elle ne veut plus revenir en arrière avec le « religieux imposé »… Parce qu’elle a compris que la laïcité est sans conteste le moyen le plus approprié, le plus démocratique et le plus universel, pour s’assumer de façon saine et authentique à titre de collectivité ouverte à une immigration songée.

Mais plus encore, on l’oublie souvent, une grande partie des Québécois-es de ma génération abhorre le voile, la soutane et autres marqueurs religieux, parce que nous traînons encore des blessures très vives découlant de cette époque obscure ou l’Église catholique dominait outrageusement. Des traumatismes qui pèsent aussi très lourdement dans le contentieux de notre mémoire séculaire et collective.

Des plaies ouvertes, qui tardent à guérir…

Certes, il y a eu le triste sort des pensionnats autochtones au Québec et partout au Canada. Un scandale national, une manœuvre colonialiste et culturellement génocidaire qui exige maintenant reconnaissance, réconciliation et réparation… Prenons-en acte !

N’empêche, et répétons-le sans vouloir enchérir, des dizaines de milliers de Québécois- es ont aussi été abusés-es sexuellement, moralement ou autrement, dans le secret des pensionnats, des orphelinats, des collèges et des couvents catholiques du Québec…

Et comme le disait tout récemment Thomas Doyle, le spécialiste des abus sexuels du clergé, « des dizaines de milliers de victimes ne sont toujours pas sorties de l’ombre, au Québec. Ce pourrait être astronomique… », selon cet ancien dominicain, comparant la situation d’ici à celle de l’Irlande, où environ 15, 000 personnes ont révélé avoir été victimes d’abus sexuels quand elles étaient enfant (Le Devoir).

En outre, il y a aussi toutes ces femmes québécoises, que le clergé aura sans relâche assujetties dans des rôles aliénants de « bonnes mères chrétiennes », bonnes femmes reproductrices de la race, souvent tentatrices et pécheresses-en-devenir, tout juste bonnes-à-confesser. Et encore, ces dizaines de milliers de jeunes boomers ( j’en suis), dont les parents avaient peu de moyens, et qui auront été laissés à eux-mêmes dans des établissements religieux où la délation, l’auto-accusation et le viol des consciences était la règle… Certains y ont trouvé leur compte d’autres moins… Blessures de honte, de trahison et d’injustice ; blessures de rejet et d’abandon qui nous ont pelé l’âme à vif et amenés à d’autres dérives…

Comprenez-bien, mes amis musulmans …

Alors, sans vouloir en rajouter dans la victimologie ambiante au Québec, et prenant aussi en compte vos parcours parfois extrêmement difficiles et périlleux, comprenez, chers-es amis-es musulmans-es, qu’à titre de société d’accueil, nous nous sentions heurtés par les demandes souvent excessives et déraisonnables de vos Imams… Comprenez que nous sommes en processus de guérison morale et sociale, et que nous voulons continuer à nous affranchir en affirmant haut et fort cette laïcité voulue par la majorité. Nous ne voulons plus revenir en arrière… Vers la grande noirceur duplessiste ou autre. Et nous avons fini de nous entredéchirer, comme à l’époque de la Charte.

Comprenez enfin, que lorsque vous paradez en famille, à Montréal, en brandissant banderoles et pancartes en nous traitant de racistes et d’islamophobes, comprenez que nous nous sentions blessés et insultés, en vous voyant inutilement « racialiser » la laïcité, un principe de société pourtant si sain et si simple. D’autant que plusieurs d’entre vous le font sciemment en anglais, dans cette langue qui nous ramène inconsciemment à nos écorchures ataviques : la conquête anglaise, la domination honnie, la trahison des élites et du clergé et notre inféodation comme peuple dans cette Église « une, sainte, catholique et apostolique » qui ne pouvait guère se tromper.

La CAQ ?! So what ?!…

En terminant, il semble bien que la CAQ — que nous l’aimions ou pas – soit sur le point de voter une loi qui, outre de réparer l’affligeante loi 62 des libéraux, pourrait aller dans le sens du rapport Bouchard-Taylor, soit d’interdire les signes religieux pour les fonctionnaires en position d’autorité et aussi pour les enseignants-es… Rappelons ici, qu’en 2013, c’est exactement ce que voulaient trois Québécois-es sur quatre (Rapport Léger) … Alors plutôt que de faire écho à certains individus et groupuscules en mal d’attention qui beuglent au racisme, réjouissons-nous d’entreprendre un autre cycle de guérison et de progression sociale, en tant que collectivité laïque et fière de l’être. Une collectivité de plus en plus métissée… Qui va résolument de l’avant !

Pour poursuivre la réflexion : conférence-discussion le 15 novembre sur L’interculturalité et la laïcité avec le travailleur social Gérald Doré et le géographe Robert Lapointe. À 18h30 au CAPMO, 435, rue Du Roi.

Ce texte à d’abord été publié sur le site de L’Autr’journal. Il vient de paraître dans l’édition papier d’octobre-novembre du journal Droit de parole.

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