Traverser la vitre

Par Geneviève Lévesque
Publié le 4 décembre 2017

 

Elaine Juteau lors de sa performance. Photo: David Mendoza Hélaine

Pendant cinq jours, du 22 au 26 novembre dernier, le 365 rue St-Jean a été le siège d’une animation hors de l’ordinaire. Pendant les représentations de J’aurais aimé traverser, des actants on fait des aller-retour entre ce qui a déjà été un salon de coiffure ou d’esthétique, et le trottoir, distribuant des oranges aux passants ou tenant à bout de bras une pancarte peinte sur une planche. Trop de limites, pouvait-on y lire. Des passants intrigués sont même entrés par curiosité. Ils ont été accueilli à bras ouverts, mais ce qu’ils ont vu et entendu les a étonnés.

La salle se transformait au gré de la mise en scène de numéros de performance entremêlés de conversations avec le public.  À moment, Luis Ortega se fait vêtir d’une robe à froufrou et à paillettes d’un jaune éclatant pendant que, debout devant la vitrine, il décrit ce qui se passe dans la rue en lien avec la performance.

Andrée-Anne Giguère distribue des oranges sur le trottoir et Luis Ortega commente les voitures qui passent sans s’arrêter ainsi que les piétons qui prennent ou ne prennent pas une orange au passage. Tout de suite après, une intimité à plusieurs se crée autour de la confection d’un mets typiquement mexicain, moment presque familial où les performeurs se mettent à raconter tous en même temps mais en s’adressant à des spectateurs différents, une expérience qu’ils ont vécu en lien avec la mort d’un proche.

Des projections vidéo habitent les parois du local, des oranges frappent le mur avec un bruit sourd qui fait sursauter le spectateur, un paysage sonore se crée et, pour couronner le tout, Elaine Juteau installe un escabeau sous la mezzanine et circule entre le haut et le bas.

Cette performance en apparence éclectique est en réalité guidée par une recherche bien définie autour du thème de l’identité.«J’avais envie de poser la question: qui suis-je quand je suis ailleurs? explique Elaine Juteau, l’initiatrice du projet, en entrevue. Comment est-ce que je peux me trouver en étant ailleurs? Il y avait une question très personnelle aussi: on dirait que je saisis mieux quelle personne et quelle artiste je suis quand je suis en contact avec une autre culture parce que je vois des différences et des ressemblances et ça me permet de me définir. Je me demande: pourquoi est-ce que je ne vais pas jusque-là, moi? Je vois mes limites et ça me donne envie de les travailler.»

C’est cette impulsion qu’elle suit quand elle choisit le Mexique comme destination et quand elle appelle des collaborations. Andrée-Anne Giguère, comédienne, ainsi que Luis Ortega, paysagiste sonore, tous deux performeurs, répond en à l’appel avec enthousiasme. Les trois collaborateurs font leurs valises et s’installent au Mexique pour un mois en mars 2015 afin de réaliser une résidence de création.

La nourriture devient rapidement un thème qui les préoccupe. Photo: David Mendoza Hélaine

La nourriture devient rapidement un thème qui les préoccupe. Les nouvelles expériences gustatives qu’ils font au Mexique les fait réagir. Hélène et Andrée-Anne sont choquées par exemple d’apprendre l’existence des tacos con ojos, un tacos aux yeux de bœuf que les Mexicains, s’ils sont chanceux, réussissent à se procurer pour guérir leurs symptômes de lendemains de veille.

Luis, originaire de Toluca au Mexique, s’ingénie quant à lui à faire vivre à ses compagnes des expériences dont elles se souviendront longtemps et qui leur inspireront à tous trois plusieurs numéros mémorables de leur performance.

 Elaine Juteau parle aussi de décentrer l’acteur, c’est-à-dire le sortir de son milieu habituel, le dégager de ses repères et le mettre dans un autre milieu, afin de le surprendre dans son propre art. «C’est un projet que j’ai développé pour la maîtrise mais qui s’en est détaché tranquillement, dit-elle. Étant donné qu’on a vraiment vécu l’expérience, il y a une empreinte qui est resté dans nos corps qui fait que maintenant on est capable de prendre une liberté quand on joue d’aller chercher une autre anecdote, une autre segment, donc le décentrement de l’acteur c’est aussi l’acteur qui devient créateur. Chaque personne qui est dans le projet ce sont aussi des artistes qui ont vraiment droit à leur partie de création(…). Tout le monde y va en amenant qui il est.» Même le spectateur.

Cette performance à la fois personnelle et rigoureuse tant dans sa démarche que dans son rendu a été diffusée par JokerJoker, un jeune diffuseur de Québec qui se déplace de lieu en lieu selon les besoins de chaque spectacle. C’est lui qui a réussi ce tour de force de dénicher ce local inoccupé sur la rue St-Jean. J’aurais aimé traversercessitait en effet un local avec une vitrine donnant sur la rue. Et les propriétaires étant en général plutôt frileux à l’idée de louer temporairement un local inoccupé ce n’était pas une mince affaire.

Des tours de force, JokerJoker en réalise pratiquement pour chaque spectacle qu’il présente. Émile Beauchemin et Thomas Langlois, les deux codirecteurs artistiques et généraux, en font leur définition de tâches. «Cette année on affirme notre identité dans la ville à titre de diffuseur qui offre une alternative, commente Thomas Langlois en entrevue. On essaie de proposer une alternative tant pour la relève artistique de Québec, une plate-forme où ils peuvent proposer des choses avec beaucoup d’audace et de risque, que pour les professionnels plus établis qui peuvent aussi avoir envie de présenter quelque chose avec beaucoup de risques. Et le fait d’avoir un organisme comme ça qui cherche le lieu de diffusion idéale pour chaque projet leur permet de pousser jusqu’au bout leur démarche créatrice. Parce qu’on n’a pas de contrainte autres que nos possibilités. Nous, c’est ce qu’on cherche, montrer les démarches atypiques et originales des artistes, donc c’est sûr qu’on va jusqu’au bout de notre démarche de diffuseur.»

Elaine Juteau se dit d’ailleurs très satisfaite non seulement de l’accueil des gens de Québec, mais aussi de celui de JokerJoker. Les prochaines présentations du diffuseur nomade auront lieu en février 2018.

J’aurais aimé traverser
Une performance événementielle du 22 au 26 novembre 2017, au 365 rue St-Jean.
Une création d’Elaine Juteau en collaboration avec Andrée-Anne Giguère et Luis Ortega Diffusée par JokerJoker

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