L’écriture « inclusive » au-devant de la scène: la situation en France

Par Benoît Gagné
Publié le 7 décembre 2017
Dessin: Yorick Godin

Au Québec, une langue écrite soucieuse de refléter une représentation égalitaire des hommes et des femmes n’est pas vraiment une pratique nouvelle. Cette problématique est toutefois restée relativement dans l’ombre chez nos cousins français. Du moins jusqu’à tout récemment où elle fait des vagues tant chez les spécialistes que dans l’opinion publique.

Ce qu’est l’écriture inclusive

Ayant pour but de mettre les deux genres sur un pied d’égalité, l’écriture inclusive est une pratique d’écriture qui, outre l’utilisation de mots neutres, préconise d’user à la fois du féminin et du masculin quand on s’adresse aux hommes et aux femmes. Elle remet de plus en cause la règle d’accord de la langue française selon laquelle, au pluriel, « le masculin l’emporte sur le féminin ».

En ce qui concerne l’expression « écriture inclusive », celle-ci est apparue assez récemment en France. Au Québec, on parle davantage d’une « écriture neutre » ou d’une « rédaction épicène ».

Un événement déclencheur

En mars 2017, un premier manuel scolaire destiné au cours élémentaire et rédigé en écriture inclusive paraît en France aux éditions Hatier. Il suscite de vives réactions chez plusieurs linguistes, philosophes et responsables politiques. Sur un ton alarmiste, l’Académie française qualifie ce type d’écriture «d’aberration» et de « péril mortel ».

À cela s’ajoute une déclaration commune de 314 professeurs d’écoles, de collèges et de lycées. Cette déclaration fait part de leur ouverture à l’écriture inclusive, ainsi que leur intention de cesser d’enseigner la règle de grammaire impliquant la prédominance du masculin. Devant cette initiative, le ministre de l’Éducation Jean- Michel Blanquer fait part de ses « inquiétudes » car il ne souhaite pas l’usage d’une écriture inclusive à l’école.

Quelques « pour » et « contre »

Plusieurs linguistes considèrent que le genre masculin est en fait un genre commun en français (étant donné l’absence de neutre). Écrire « chers clients », par exemple, équivaudrait à dire « chère clientèle » (hommes et femmes). Le genre agirait ainsi comme une règle d’accord n’ayant que fort peu à voir avec le sexe. C’est pourquoi le linguiste Alain Bentolila considère que ce n’est pas l’écriture inclusive qui fera reculer la discrimination sexuelle. Par ailleurs, sans nier qu’une langue puisse changer, sa structure profonde ne serait modifiable, selon lui, qu’au rythme lent des mentalités et non au rythme des désirs d’une minorité de personnes.

Éliane Viennot, professeure de littérature, a une toute autre opinion. Pour elle, la langue française n’est pas aussi intemporelle qu’on veut bien le croire. Elle explique qu’il fut un temps où celle-ci était beaucoup plus égalitaire. Ainsi, jusqu’au XVIIe siècle, les noms des métiers exercés par des femmes étaient écrits au féminin (« charpentière », « moissonneuse »). De plus, la règle d’accord stipulant la prédominance du masculin n’existait pas. Ce qui s’appliquait alors était une règle dite de proximité voulant que le dernier mot utilisé l’emporte. La langue n’est donc pas figée et madame Viennot souhaite qu’il puisse en aller de même dans le futur.

Le clivage se fait également sentir dans l’opinion publique. Les défenseurs de l’écriture inclusive endossent le postulat selon lequel la langue actuelle contribue à effacer les femmes, sinon les inférioriser, et se disent prêts à agir en conséquence. Les opposants, pour leur part, soulignent la lourdeur et le manque d’intelligibilité qu’elle engendre : doubler les mots par une répétition systématique (« les étudiants et les étudiantes ») ou les morceler en utilisant une forme tronquée (« les étudiant.e.s »), c’est pour eux massacrer la langue.

Une réaction officielle

Dans ce débat qui agite la France depuis plusieurs mois, le Premier ministre Édouard Philippe intervient finalement (dans la limite de ses pouvoirs, soit les administrations relevant de l’État). En date du 21 novembre 2017, il proclame ainsi que l’écriture inclusive n’a pas sa place dans les textes officiels et enjoint ses ministres de la bannir des communications gouvernementales. La règle qui doit s’appliquer est que « le masculin est une forme neutre à utiliser pour les termes susceptibles de s’appliquer aux femmes ». Il reconnaît toutefois la pertinence de féminiser la fonction quand la personne nommée est une femme (« la ministre », «la secrétaire générale », etc.).

L’académicien Frédéric Vitoux salue cette prise de position. Il estime que le Premier ministre est conscient du fait que la langue française est le bien commun de ses locuteurs et que le gouvernement n’a pas le pouvoir de lui imposer une forme particulière. Selon lui, c’est précisément sur cette base que le chef du gouvernement veut préserver ce bien commun contre ceux et celles qui voudraient le changer autoritairement.

À plus long terme

Cela étant, comment évoluera l’écriture inclusive en France ? Suivra-t-elle un parcours similaire à celui du Québec ? Chez nous, après plusieurs décennies, la situation semble stabilisée. Diverses graphies ont été expérimentées et des précautions d’usage se retrouvent maintenant dans de nombreuses publications gouvernementales et syndicales. Un certain nombre de citoyens acceptent également d’adapter leur écriture. En ce qui concerne la situation française, le recul manque pour se prononcer mais on peut toutefois se demander si le débat actuel poursuivra sa lancée ou, au contraire, s’essoufflera rapidement. L’avenir le dira.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicité