Si derrière toute barbe il y avait de la sagesse, les chèvres seraient toutes prophètes

Par Michaël Lachance
Publié le 7 décembre 2017
Photo: Nathalie Côté

Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer — les premiers ! — Noël sur la terre !

Une saison en enfer, Arthur Rimbaud

Chaque année, chaque fois, depuis lors, la semaine précédant les Fêtes, mon Doc m’attend chez Éluard avec une mine confite et un faciès dégonflé. Et, chaque année, chaque fois, depuis lors, je m’assois à sa table, je commande deux verres de Barbancourt. Distillé à Port-au-Prince par la famille Gardère depuis 1862, ce délicieux rhum haïtien au nectar ambré veut dire beaucoup pour moi et Doc. Une longue tradition pour laquelle on a trinqué encore une fois cette année. Une année marquée par le décès de Thierry Gardère, mort en mars, et dernier d’une longue lignée de distillateurs haïtiens.

Doc lampe son verre comme de coutume, en commande deux autres, ainsi de suite pendant une heure. Bourré et bourru, comme de coutume, il soliloque une histoire des fêtes de la Noël, je n’écoute pas, pareil à mes habitudes. À tire-larigot, j’enfile les rasades une après l’autre, si bien qu’à midi, encore cette année, j’étais saoul pareil à Doc. Il se mit à fredonner un air de Noël chrétien et puis il marqua une pause rhétorique. Il balbutiait des mots inintelligibles, palabrait à propos des païens à la radio de Québec, il gloussait, toussait, hurlait, chantait, monologuait, assez pour qu’on nous jette dehors du café, dès le zénith.

La fanfaronnade a duré quelques minutes avec la propriétaire du café, j’ai hélé un taxi et on s’est téléporté, en moins de deux, vers le marché de Noël allemand, situé devant l’Hôtel de Ville à Québec. Doc écumait, délirait, riait, pleurait, louangeait un chauffeur d’origine égyptienne. Je pris sur moi l’éthylisme avancé de mon partenaire — étant moi-même fortement souffrant —, je priai le chauffeur de nous excuser, je lui glissai 5 $ et on sortit de la voiture. Doc tituba jusqu’aux marches conduisant à l’horlogerie approximative de Richard Mills. Il sortit un papier de sa poche, pointa du doigt une touriste chinoise, puis, se reprit, il pointa une touriste franco-allemande, lui fit signe de l’y retrouver, lui remit son texte avant de sombrer dans un coma éthylique qui allait nous conduire, invariablement, sur le chemin inverse menant à l’hôtel-Dieu.

Alors qu’au matin, je dégrisais bien mal — j’ai sifflé un ponce Pilate aux racines de gingembre avec du miel, du poivre de Cayenne et une larme de Moskovskaya —, on frappa à ma porte. C’était cette francoallemande, une dénommée Perrine von Hessen-Kassel, elle me rendit le texte que Doc lui a soumis la veille, avant de s’en aller ad patres entre moi et elle. Elle me fit un sourire, puis repartit d’aussi belle. Je me vautrai dans le divan et je me mis à lire ce mot :

dies natalis solis invicti

« Cette année marque officieusement le 1681e réveillon de la Noël, fêté comme tel un 25 décembre (calendrier Julien) depuis l’an 336. L’empereur Aurélien, incapable de freiner la chute lente de l’empire romain, marie différents cultes pour unifier les croyances païennes et, ainsi, calmer la fureur intestine qui ronge les colonnes des temples jusqu’aux entrailles du pouvoir. Par commodité, la divinité du soleil, nommée Sol Invictus, est troquée par un Christ lumière (Natalis Invicti), ça arrange un peu tout le monde, pour peu de temps, s’entend. L’hiver 336 est marqué par les invasions barbares — il ne s’agit pas du film bourgeois et ennuyant —, cette troublante débandade romaine aux mains de rustres peuples débiles avec pour seule fixation : tuer, piller, détruire la culture dominante, l’Empire romain. Ceux-là mêmes, les Wisigoths, les Ostrogoths, encore les puissants Huns, qu’on peut comparer aujourd’hui à La Meute, Atalante; encore Les soldats d’Odin. Ils ont en commun la singularité de leurs membres et la même fixation totalisante : des pouvoirs individuels illimités et un atavisme congénital qui consiste historiquement à reproduire sans cesse la même erreur. (…)

Pour faire court, les Saturnales, l’Épiphanie, le Logos, Sol Invictus, Mithra — Dieu indo- iranien —, Jésus de Nazareth, le père Noël, Coca-Cola, Wal-Mart, Best Buy’s, Apple et les lutins, ça a toujours été un rituel primitif pour célébrer la lumière divine, pour peu qu’elle soit accompagnée de cadeaux, des promesses de lendemains meilleurs ou d’un personnage grotesque à l’ubiquité douteuse inventé pour qu’on oublie l’inéluctable tragédie humaine ».

C’était signé avec mon adresse au bas, comme quoi, il tenait à récupérer ce bout de papier. Je me rendis au café Éluard. Comme à son habitude — tous les lendemains sont éternels et fidèles chez Doc —, il m’attendait : un visage pâle, des traits vieillissants, des yeux moqueurs et lumineux.

On ne discuta pas du papier, duquel des plans foireux sont ourdis, à n’en pas douter, je me dirigeai au comptoir pour nous offrir deux cafés arméniens, bien serrés. Je savais les jours à venir semblables et tout aussi fous. Je savais, comme à chaque année, la cuite continuelle pendant l’Avent, pour oublier nos comédies, la fatalité du monde et la misère des riches. En outre, comme à chaque année, j’allais me réveiller le 1er janvier bedonnant et indigent avec le sentiment renouvelé que des lendemains meilleurs bruisseraient dans les lointains nouveaux.

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