Le micro ouvert

Publié le 15 mars 2017

Par Renaud Pilote

Depuis quelques années déjà, il s’était mis à lire les poètes, la lecture de l’un appelant la lecture de l’autre. La poésie l’avait touché au point où il croyait désormais qu’il était, lui aussi, en mesure d’écrire un vers qui vaudrait la peine d’être lu. Il avait donc voulu goûter à cette posture de l’esprit que, faute de mieux, ils appelaient bohème et qui semblait requise pour user des mots avec justesse.

Alors il s’était appliqué à correspondre aux clichés inoffensifs du poète, s’était laissé tenter par l’art perdu du sonnet, avait gribouillé sur les napperons des germes d’idées, des sensations marquantes et des souvenirs qu’il jugeait névralgiques. Puis il avait agencé le tout soigneusement, utilisé le dictionnaire et demandé l’avis d’un ami en création littéraire à l’université. Toujours digestes le lendemain matin, ses textes lui paraissaient avoir surmonté l’épreuve du temps. Presque sans qu’il s’en rende compte, sa présence sur la scène du prochain micro ouvert qui aurait lieu au café du coin, dans le courant de la semaine suivante, était devenue une affaire réglée, coulée dans le béton.

Il connaissait bien le fonctionnement de ce type d’événement. Il lui fallait arriver tôt pour inscrire son nom, car il ne voulait pas recevoir les miettes d’attention généralement réservées aux participants de fin de soirée. Quelque part au début du deuxième tiers lui semblait un moment approprié pour réciter. Il ne se l’avouait pas, mais le trac commençait à s’immiscer en lui. La dernière fois qu’il avait lu un texte à haute voix remontait à la petite école. Il regrettait de ne pas avoir délié ses cordes vocales avant de partir, seul devant le miroir de sa salle de bain. Les poètes n’ont pas l’aisance des acteurs, et il avait noté que souvent, un bon texte devenait mauvais en raison de la patate chaude qui semblait s’être logée dans la bouche du récitant. Il se rassura à la pensée que la quasi-totalité de l’auditoire allait être composée de poètes, eux-mêmes venus réciter, et qu’il serait ingrat de leur part de lui tenir rigueur de ses maladresses déclamatoires. Il attendit donc son tour l’estomac noué en écoutant les autres de tous ses sens, son attention accrue par l’appréhension. Son moment passa comme un rêve et les applaudissements lui semblèrent comme abstraits, destinés à un «je» qui aurait été un «autre».

Il devint bientôt un habitué des micros ouverts. Il appréciait la qualité de l’écoute qui y régnait: c’était un lieu de respect où, jeunes comme vieux, tous pouvaient abattre leur méfiance et comploter tranquillement, un verre à la main, contre la morosité de l’époque. Enfin, il aimait surtout surprendre ces instants où, au détour d’un mot qui apparaissait banal, le temps se suspendait, révélant la fragilité du monde et le bonheur d’être en vie.

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