Renauderie: Le local de pratique

Publié le 13 avril 2016
Illustration: Marc Boutin
Illustration: Marc Boutin

Par Renaud Pilote

Acquérir un vieil immeuble industriel désaffecté. Rénover légèrement (toit qui coule, tuyauterie et isolation de base). Diviser en cellules (les plus petites possibles pour un maximum de cellules). Installer un système d’alarme boboche aux portes. Faire fi des normes sanitaires de base. Mettre une annonce dans le journal signalant aux musiciens la possibilité de faire cracher leurs amplis pour quelques centaines de dollars par mois. S’assurer un bel avenir en ayant, comme trame sonore dans les couloirs et à longueur d’année, de doucereux power chords et de délicats coups de double-kicks. Voilà, le tour est joué.

La passion de la musique n’a pas besoin de grand confort. Les musiciens sont des crottés qui se nourrissent de rêves et de canettes de Pabst, tout le monde sait ça. De fait, les pastilles parfumées dans les urinoirs sont clairement superflues, ça fait toujours ça de moins dans les dépenses d’entretien. Votre fortune sera faite.

Heureux est celui qui, comme moi, a réussi à trouver sa niche ailleurs qu’en dessous d’une aire de paintball ou dans les coulisses d’un pawn shop. En effet, moi madame, je tapoche mes tambours et casseroles en haut d’un lave-auto, dans un endroit fenêtré -semi-lumineux, muni d’un lavabo, d’un four micro-ondes, de calorifères fonctionnels et dépourvu de murs mitoyens. J’ai dû mener une bonne vie, car ces luxes sont d’habitude impensables pour le croque-note urbain moyen. Nous sommes, en tout, une bonne quinzaine à nous partager l’antre, divisé en trois sections. Il y a une belle confiance entre nous, considérant la valeur tant financière que sentimentale des objets que nous laissons là-bas. Chacun comprend la rareté d’un tel endroit et comme il est important de ne pas se tirer dans le pied en « empruntant » momentanément un micro overhead. La solidarité musicienne est chose précieuse en ce bas-monde.

C’est le point de rendez-vous par excellence, là où tout commence et tout finit. L’endroit est comme un appartement en perpétuel déménagement : tapons d’amplis empilés dans le coin, tapis roulés, étuis de guitares, boîtes de fils XLR. Tout est à portée de main pour un empaquetage dans la fourgonnette du moment. C’est une plaque tournante de projets et de gens passionnés. Sur les murs se sont accumulées les affiches des spectacles passés. Au fil des ans, ça en fait pas mal. On tâche de tenir ça propre, d’être quelque peu coquet. Il y a cette boule disco en attente d’un événement propice pour tournoyer, ce sousaphone cabossé, ce jeu de lumières de noël qui ajoute à l’ambiance néo-kitch ô combien détendue. Pour faire de la musique, on ne s’en sort pas, il faut se sentir à l’aise.

Les employés du lave-auto nous regardent entrer et sortir avec le matos instrumental. Eux écoutent la radio commerciale (le contraire eut été vaguement inquiétant), et dans leurs petits sourires en coin, on aperçoit la condescendance de la conformité à outrance. Ils trouvent sans doute vain et naïf notre acharnement à aller honorer des gigs à 100 w$ pour engraisser la patte des propriétaires de bars (ils doivent aussi trouver notre mini-van très sale). On ne peut pas leur en vouloir, car non seulement ils ont un peu raison, mais c’est à eux que l’on doit notre local de pratique. Ce local de pratique que l’on peut passer sa vie à chercher sans jamais tout à fait le trouver.

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