Sur les merveilles des nuits

Publié le 19 septembre 2015
Illustration: Patricia Bufe
Illustration: Patricia Bufe

Par Michaël Lachance

Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en aout dernier, à Québec. Par une nuit limpide et sans lune, dans un endroit sombre de la ville, longtemps, j’ai fixé le ciel. Doc se tenait à distance, c’est-à-dire, à environ trois encablures de mon lit de fortune. Il était juché sur les épaules d’une colline à fouiller l’horizon comme un enfant à l’aveugle, la main au fond d’une boite de Cracker Jack.

La marche jusqu’à la baie de Beauport a été pénible. Cette nuit d’été nous offrait une trop rare occasion de dormir à la belle étoile. Dormir à la belle étoile sans craindre qu’une auto-patrouille de Québec essuie ses pneus sur nous. Si on sait s’y tenir, ce coin de Beauport offre un gîte confortable pour des antipathiques hobos tels que nous sommes princièrement. En effet, à sauter de controverse en controverse pour égayer nos soifs insatiables d’aventures grotesques, on fait deux beaux corbeaux.

Ça a commencé comme ça

Je lampais ce qui restait des quarante onces de Suze volés un peu plus tôt chez le parisien, à Sainte-Foy. Je fumais une clope lorsque j’entendis les appels stupides et nasillards de Doc. Il s’époumonait pour attirer mon attention sur des halos de lumières juste au-dessus de la Baie. Des jeux de lumière incandescents qui dessinaient quelque chose comme des cropcircles, on aurait dit La nuit étoilée de Van Gogh, sans lune ni beauté. Cette nuit qui s’annonçait anonyme et sans éclat allait basculer jusqu’au bout de l’impossible. Ces lumières qui se promenaient dans le ciel sans nuage éveillaient chez moi une crainte curieuse et inénarrable.

L’effet d’étrangeté des auréoles gagnait également l’avidité de Doc. Nous poussions à l’unisson un cri sourd devant l’infinie laideur qui ruinait nos ambitions contemplatives. Majestueux et dodu, Doc parut en haut du monticule. Il a grimpé nerveusement la colline, malgré une lombalgie bilatérale aiguë qui lui sabotait habituellement tous ses plans à l’horizontale. Il pointa avec son index un objet oviforme situé dans la partie nord-est de cette ville.

À vue de nez, ce meuble informe défigurait le paysage urbain, il jurait aux côtés des maisons préfabriquées, des centres d’achats gris et vides. On eut dit l’atterrissage d’un frisbee dans un champ d’asphalte. L’objet non identifié avait toutes les apparences d’une soucoupe volante wellsienne. Or, cette thèse fut rejetée d’emblée. En regard épistémologique, si on ajoute à nos observations la théorie de la connaissance objective de Popper, un falsificateur potentiel invalide d’emblée cette induction : Raël n’habite pas à Québec.

Intrigué, j’ai convoqué Doc. Il fallait considérer de plus près ces anomalies dans le ciel de Québec. Après avoir longé le chemin de fer du CN, depuis la baie, une heure trente de marches lentes à suivre le tournoiement des ampoules au-dessus de nos têtes, nous vîmes enfin apparaître cet objet blanc et informe.

Une navette spatiale, l’église de scientologie ? Ce plan oblogonal blanc sur fond noir évoque les basiliques du Moyen-Âge, architecture en moins. Les petits rectangles vitrés tout autour me rappellent un peu le temps des cathédrales. En effet, Justinien 1er, empereur à Byzance au VIe siècle après Ponce Pilate, usait d’une arme de propagande gratuite : la lumière. Il la faisait jaillir des petits carreaux pile-poil au zénith, comme si Dieu éclairait la basilique de sa lanterne. Pour donner de l’effet visuel, on peinturlurait de couleur dorée la tesselle. La pâte de verre, appelée communément « céramique », illuminait même les plus crédules et la nef , gorgée de Dieu, pouvait convaincre tous les Richard Martineau de ce monde que dans l’organigramme céleste, l’empereur Justin et sa femme adorée Sophie occupent une place juste sous l’Éternel. De la propagande fumiste. Un peu comme ce détecteur de fumée géant.

Moi, j’avais encore jamais rien dit. Rien. Je pissais sur l’asphalte encore chaud lorsque je dis à Doc :

— Fuck off, je ferme ma gueule depuis trop longtemps.

Doc me toisait comme s’il anticipait ce que j’allais dire. Je crois qu’il me devinait mieux que moi-même. Son unique cours de psychologie suivi pendant son cursus académique de premier cycle lui a sans doute, pour la première fois, été utile. Il épilogua : — Vas-y, accouche qu’on achève ! Je me surpris à palabrer dans un débit ininterrompu qui trahissait les effets désinhibiteurs de la bouteille de Suze. Et puis, après un silence qui explicitait la gêne de Doc me voyant en train de faire le premier graffiti sur ce centre d’attention, j’eus ces mots vides de sens : Nous avons enfin retrouvé le tombeau de Champlain.

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