30 ans plus tard, le Port de Québec remet ça

Par Pierre Mouterde
Publié le 14 mai 2015

Par Pierre Mouterde

Agrandir le Port de vrac de Québec : j’en vois déjà sourciller ou hausser des épaules, se disant au fond d’eux-mêmes qu’ « il y a rien là » et que, si les grands médias en ont parlé, c’est justement pour en dédramatiser la portée. Le Port ne vient-il pas de dire qu’il n’y aurait pas de duc-d’Albe, donc pas de développement pétrolier ? Et avec sa légitimité de bateleur dopé aux sondages, le maire de Québec n’a-t-il pas déjà donné son accord, affirmant haut et fort : « Comptez sur nous pour appuyer le Port si tant est que le gouvernement fédéral veut poser des gestes importants (…) »? Alors qu’on veuille une fois encore crier au loup, n’est-ce pas exagéré ?

En fait, heureusement qu’on dispose à Québec de lanceurs ou de lanceuses d’alertes, c’est-à-dire de citoyenNEs avertis qui, grâce à leurs connaissances scientifiques et leur art de la communication, non seulement ont acquis une véritable expertise sur ce dossier, mais encore se font un devoir éthique et politique de la partager avec leurs concitoyenNEs.

Des lanceurs d’alerte

Véronique Lalande

Ainsi en est-il de Véronique Lalande et Louis Duchesne qu’on a connus lors du fameux épisode de poussières rouges en octobre 2012. Mais pas seulement ! Depuis, ils n’ont cessé de continuer à jouer ce rôle, nous montrant avec chaque fois plus de données vérifiables et d’arguments de fond, comment le Port de vrac de Québec était un véritable fléau, en termes de santé et d’acceptabilité sociale pour de larges secteurs de la population de Québec, particulièrement pour ceux et celles vivant dans le couloir de vent de la rivière Saint Charles.

Alors c’est une chance de pouvoir, en ce début de printemps, rencontrer Véronique Lalande et faire le point avec elle sur cette histoire d’élargissement du Port. Une vraie chance, car on en sort avec une tout autre vision que celle que Mario Girard (Président directeur général du Port) et Régis Labeaume tentent de promouvoir publiquement via les grands médias de la ville.

Un projet d’envergure déjà tout attaché

Les médias avaient fait grand bruit autour du projet de terminal pétrolier annoncé par les autorités du Port. Mais une fois que ce dernier eût précisé que le duc-d’Albe de pétrole avait été retiré de la demande actuelle de financement de 250 millions de dollars, plus personne ne s’est intéressé au projet d’agrandissement lui-même, comme s’il allait de soi.

Or, c’est un projet d’envergure qui, avec ses 18,5 hectares de remblayage (pris sur le fleuve) et ses 610 mètres de quai supplémentaires augmentera considérablement les surfaces actuelles de stockage de vrac. Il obligera aussi à la fermeture de la plage actuelle de Beauport et à sa reconstitution/reconfiguration entière plus à l’est. Et cela, alors que déjà on a commencé à borner le terrain pour les futurs travaux, et sans que n’ait pu être préalablement menée – c’est un terrain fédéral! — une évaluation indépendante pouvant mesurer de manière rigoureuse les effets réels de tels agrandissements sur l’environnement.

Une histoire qui remonte à loin

Des études en ce sens avaient pourtant été menées au début des années 80, puisque déjà à l’époque le Port souhaitait s’agrandir. Et la Commission environnementale du Canada de l’époque avait été très claire, fixant à tout développement un cadre extrêmement strict. Comme le rappelle Véronique Lalande : «Des dizaines d’études de façon unanime ont retenu que le Port de Québec est une source de contamination majeure». Ce qui fait que le projet avait à l’époque été mis sur les tablettes.

Peu d’avantages économiques, beaucoup d’inconvénients sociaux
Il faut dire que lorsqu’on regarde ça de près, 30 ans plus tard, tout conforte cette décision initiale. Les recherches de Véronique Lalande, Louis Duchesne et leurs amis le montrent à satiété : parce que le Port de Québec est un port de vrac (solide et liquide) entreposant et manutentionnant à l’air libre de nombreux produits industriels (33 millions de tonnes à l’année), il contamine – les vents dominants aidant — de larges secteurs de la ville de Québec.

Et pas seulement avec de l’oxyde de fer ou du nickel, mais avec une sorte de « soupe » de poussières nocives (métaux lourds, charbon, etc.) ayant des impacts importants sur la santé au quotidien : allergies, eczémas, rhinites, maux de gorge, toux chroniques, sans parler bien sûr, sur le long terme, de risques cancérigènes. Or, en contrepartie, les avantages économiques pour la région de Québec sont relativement minces : car si le Port annonce fièrement que seront créés ainsi 5 000 emplois, rien en réalité ne le confirme. Par exemple, le Port de vrac actuel maintient en moyenne 200 à 300 emplois, et les 2 fameux silos récemment érigés n’ont donné naissance qu’à 10 nouveaux emplois «directs, indirects et induits» (sic).

Pas de doute si le Port remet ça aujourd’hui, c’est qu’il doit y avoir de solides intérêts en jeu conduisant élites économiques et politiques à se serrer les coudes. Mais ce dont on peut être sûr, c’est qu’il ne s’agit aucunement des intérêts de larges secteurs de la population de Québec. N’est-ce pas ce qu’il ne faut surtout pas oublier ?

 

 


La question du pétrole n’est pas réglée

Les grands médias ont donné l’impression qu’il n’était plus question dans les projets du Port, de mettre en place un duc-d’Albe, permettant ainsi de décharger ou d’alimenter de grands pétroliers. En fait, ce n’est pas vrai. Il n’a ni annulé, ni même reporté ce projet. Ce que le Port a seulement annoncé, c’est qu’il n’inclurait pas dans sa demande actuelle de financement auprès du gouvernement fédéral, un tel projet. Il n’a rien promis d’autre. Tout est donc encore sur la table en termes de développements pétroliers.

Il ne faut pas oublier qu’actuellement près de la moitié des 33 millions de tonnes déchargées annuellement au Port de Québec, est composée de produits pétroliers ou dérivés, et que le Port de Québec est déjà un port pétrolier d’importance. D’ailleurs, la portion du fleuve qui permet à l’entreprise Énergie Valero de décharger du pétrole pour la raffinerie de Saint Romuald appartient au Port lui-même.

Il faut ainsi ajouter à cette problématique pétrolière toute la question des « trains pétroliers » qui, dans l’état actuel des choses, apparaissent à court terme comme les seuls moyens disponibles pour acheminer l’or noir par voie de terre. Or tout le monde le sait, le Port jouxte le quartier Limoilou, et les voies ferrées qui y conduisent longent un cegep, des zones densément habitées et une garderie, avec tout ce que cela peut signifier de dangers potentiels.


Une cause devant les tribunaux

Par suite du fait que la compagnie IMTT-Québec avait, en 2007, érigé 7 grands réservoirs de pétrole (plus de 50 millions de litres) sans avoir obtenu les autorisations du Ministère de l’environnement de Québec, le différend s’est transporté devant les tribunaux, puisque IMTT contestait la juridiction du Ministère provincial de l’Environnement sur les terrains fédéraux du Port de Québec.

Depuis, l’affaire n’en finit pas de trainer, tant les enjeux sont considérables et tant un projet comme l’actuel agrandissement du Port de Québec risquerait – une fois que les tribunaux se seront prononcés — d’être soumis à des normes environnementales beaucoup plus restrictives. C’est ce qui fait dire à Véronique Lalande que ce projet d’agrandissement est sinon encore clairement « illégal », du moins totalement « immoral ».

Est-ce dans l’air du temps ?

Si vous ne comprenez pas cet acharnement « développementiste » du Port et ce parti-pris des élites politiques et médiatiques de la ville confinant à l’aveuglement, pensez au contexte économique et social délétère dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui au Québec : austérité d’un côté pour de larges secteurs de la population, et de l’autre encouragements tous azimuts à l’extractivisme, aux projets pétroliers et miniers : relance du Plan Nord, exploration du pétrole de schiste à Anticosti, préjugé favorable des libéraux quant au projet de pipeline d’Enbridge, ouverture du Saint Laurent au transbordement pétrolier, etc.
À quand donc un développement économique authentique qui prendra en considération autant l’environnement que les intérêts de la population prise dans son ensemble?


 

Quant au Marché du Vieux-Port…

Si vous pensez que Régis Labeaume souhaiterait déplacer le Marché du Vieux-Port pour simplement animer et rentabiliser les espaces urbains côtoyant le nouvel amphithéâtre, vous n’avez qu’une petite partie de la réponse. En fait, les terrains (contaminés!) sur lesquels est installé le marché ont appartenu, eux aussi, au Port de Québec jusqu’en 2013, et son Président directeur général, Mario Girard (grand ami, soit dit en passant de Régis Labeaume) a en tête, pour cette zone du Bassin Louise, de grands projets immobiliers dont notamment la construction d’un hôtel de luxe. Pas question dès lors pour le maire d’entraver les possibles projets et « visions » architecturales de son ami!


 Dates importantes à retenir

Les 25 et 26 mai 2015
Il sera entendu, au Palais de Justice de Québec, la cause sur le deuxième recours collectif portant sur une période de 3 ans et l’ensemble des contaminants émis par le Port. Le juge aura à trancher sur sa validité. Si le juge en reconnaît la validité, il restera à entendre cette cause sur le fond.

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