Renauderie. La patinoire

Publié le 16 mars 2015

Par Renaud Pilote patinoire

Il y avait longtemps que nous n’avions pas patiné. Difficile de compter les hivers qui passent. Les faits d’hiver s’entassent et l’on oublie la dernière fois où on a chaussé ses patins. Mais aujourd’hui on s’est motivés et nous allons nous dégourdir l’intérieur sur la patinoire extérieure. La glace fraîchement refaite, nous nous élançons dans l’allégresse par un froid lendemain de brosse. La mémoire de nos corps, inaltérable, retrouve grosso modo l’équilibre espéré, si bien que l’entrée fracassante redoutée n’a pas lieu. Les premières enjambées sont celles de la délivrance et la brise sur notre visage renouvelle notre confiance. Nous prenons assez de vitesse pour se laisser glisser sans effort et ainsi pouvoir regarder l’ensemble du décagone du Carré d’Youville.

C’est dimanche et l’endroit est bondé. Des enfants habiles slaloment entre nos jambes, des groupes de jeunes rient, perdent pied et s’entraînent dans leurs chutes avec grands éclats de rire tandis qu’un homme d’âge mûr exécute une gracieuse arabesque, au centre de la glace. Il ne le sait pas, mais c’est lui en ce moment, l’axe principal de l’univers. Tout autour de lui, les patineurs tournent dans le sens contraire des aiguilles d’une montre et, pour nous, le temps s’arrête enfin. Un haut-parleur toussotant nous crache sans conviction quelque compilation classique sans doute concoctée par Edgar Fruitier. Bras ballants et bustes bombés, nous exécutons, portés par cette musique de choix, un étrange ballet que Casse-Noisette eut probablement désavoué. N’empêche, nous tripons du seul fait de se faire aller les lames. Savoir patiner, c’est avant tout savoir ne pas tomber : avancer est facultatif. Quelqu’un qui ne sait pas du tout aura de la misère à rester debout, mais quand on y parvient, on se dit que les bipèdes sont des êtres franchement étonnants! D’ailleurs, comment aurions-nous pu oublier de patiner ? Avions-nous seulement arrêté ?

Tous les jours, la ligne est mince entre nos élans et nos chutes, tous les jours, nous hésitons à reculons et nous ne freinons pas à temps. Sur nos vies en dents de scie et en volte-face, toujours nous glissons. Sans parler du poids du monde qui, installé sur des lames mal aiguisées, est prêt à prendre une débarque à tout moment. En délaçant nos patins, une fois revenus sur le tapis en caoutchouc, nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de patiner plus souvent, à commencer par l’écriture de cette chronique, pour que la forme rejoigne le fond. Faire un seul paragraphe bien lisse et bien plat. Ne pas trop savoir par quel bout commencer. Parler à la première personne du pluriel comme si nous étions un couple de patineurs artistiques. Y aller de métaphores chancelantes et de mauvais jeux de mots. Nous sommes d’avis, tout comme nos chers élus, qu’il vaut parfois mieux patiner que d’être convaincus de la marche à suivre.

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