Renauderie: Le banc de neige

Publié le 4 février 2015

Par Renaud Pilote

Blanc en hiver, brun en été, ce banc de neige est depuis longtemps le compagnon de nos jours. Pépère, renfrogné, intraitable, il aura bien fallu apprendre à vivre avec. C’est un banc de neige spécial, somme toute un super banc de neige : les pluies d’automne ne sont jamais parvenues à l’achever tout à fait, si bien qu’au jour de l’an, on le retrouve soudain revigoré et saupoudré d’une blancheur nouvelle. En effet, pour Noël, il a reçu tout plein de cadeaux. Des milliers de camions sont venus lui porter leurs offrandes. Repu, dégoulinant de calcium et de gadoue, ce Gargantua du nord gît dans son lit de gravelle, telle une poutine dans son gravy. En moins appétissant, cela va de soi. Néanmoins, notre banc de neige éternelle est content.

Ses congénères congères n’ont pas sa chance. Ces pauvres mal-aimés fondent au gré des redoux et accueillent chaque bordée comme une bénédiction. Luttant pour leur survie dès le mois de mars, l’été est pour eux un mythe, une histoire de grand-mère, un concept qui dépasse l’entendement. Lorsqu’une gratte daigne les compacter lors d’une « opération déneigement » (terme clinique et sans cœur, selon eux), c’est pour mieux s’enfuir l’instant d’après, les laissant dans leur sibérienne solitude au fond d’un stationnement vide. Ils ne se doutent pas que là-bas, effoiré quelque part entre deux bretelles d’autoroutes de la couronne nord, le super banc de neige se la coule douce à l’année.

<Sera-t-on étonné d’apprendre qu’il est un climato-sceptique endurci ? Il ne conçoit pas le jour où une canicule prolongée mettra un terme à son emprise sur la ville. Tirant sa fierté du fait qu’il permet aux citoyens de vivre l’hiver en voiture et qu’il fait ainsi rouler l’économie, il possède la confiance nécessaire pour ordonner aux cols bleus de ne rien laisser à l’abandon, de déblayer jusqu’aux fins fonds des culs-de-sac. Il se sent éternel et son égo démesuré n’a d’égal que son indifférence face à sa propre laideur. S’il le pouvait, il irait dans le sud pendant l’hiver, question d’entretenir sa couleur brune toute l’année1. Mais il est fait de neige et ne peut se sauver de sa condition hivernale, sous peine de non-existence : voilà le drame de cet être paradoxal. « Toi, banc de neige qui fuirait volontiers l’hiver, tu ne serais pas un peu con ? » Malheureusement, le banc de neige n’a pas écouté cette question à brûle-pourpoint que vous lui posâtes, car il pensait à autre chose. En secret, il pense sans cesse au retour des Nordiques, sa passion et seule raison de vivre2 (il avait d’ailleurs failli s’écrouler de douleur lors de leur départ en 1996, mais s’était retenu par peur de trop ressembler à une avalanche du Colorado). Aujourd’hui, la toiture blanche du nouvel amphithéâtre lui donne l’impression d’avoir trouvé un frère, une âme sœur. La ressemblance est sidérante : 400 millions de flocons d’un côté, 400 millions de dollars de l’autre. « 400 c’est 400 » s’esclaffent-ils souvent ensemble, d’un air complice.

J’ai rendu visite à l’empereur l’autre jour, pour un autographe. Il m’a tourné le dos, le salaud. Je lui ai donné un bon coup de pied au cul, mais mal m’en pris, car tout de suite après, j’ai reçu une canette de Coors Light sur la tête. C’est alors que j’ai entendu une grosse voix me dire : « En veux-tu une froide, le gros ? ».

1- Source : Echos Vedettes, février 2011.

2- Source : On prend toujours un train, septembre 2012.

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