Attaque terroriste au parlement d’Ottawa, en êtes-vous bien sûr?

Publié le 4 décembre 2014

par Pierre Mouterde

Un touriste débarquant à Ottawa ce jour-là aurait bien pu croire la capitale canadienne victime d’une attaque terroriste en règle. Massive, concertée, organisée, éminemment dangereuse pour le pays entier. Une attaque qui exigeait pour y faire face la mobilisation générale de tous et toutes : celle des corps policiers et des services de renseignement bien sûr, mais aussi des grands médias (soudainement sur le pied de guerre), des élites et du public en général, appelés tous à se serrer les coudes.

C’est l’impression qu’on a eue après quelques heures : nous étions soudainement attaqués et c’était le devoir des Canadiens de faire bloc derrière le Premier ministre. N’est-ce pas le message que les grandes chaînes d’information ont répercuté ad nauseam pendant tout l’après-midi, appelant chacun à être en quelque sorte au garde-à-vous ? Rappelez-vous les déclarations des trois grands chefs de partis : « le Canada ne sera pas intimidé» (Stephen Harper); « le Canada a été ébranlé aujourd’hui, mais nous n’allons pas vaciller » (Thomas Mulcair,); nous resterons fermes (…) j’ai offert au gouvernement notre appui absolu » ( Justin Trudeau).

Peur irraisonnée et unité politique

Durant quelques heures, il n’y avait plus que ce discours monocorde. Et chacun de craindre le faux pas, au cas où il ne s’inscrirait pas dans la trame de ces émotions premières faites d’un côté de peur irraisonnée, et de l’autre d’esprit de corps obligé. Surtout ne pas paraître un mauvais Canadien. Jusqu’à Gilles Duceppe — pourtant souverainiste — qui en a appelé à poursuivre devant les tribunaux qui désormais oserait en public supporter le «djihad». Et pas une voix discordante — ou si peu — pour rappeler le peu d’informations disponibles, pour mettre les choses en perspective, les situer dans leur contexte, séparer l’ivraie du bon grain, faire ressortir les véritables enjeux politiques sous-jacents.

Non, on ne retrouvait sur toutes les chaines qu’une couverture à chaud se vautrant dans des émotions premières et les oppositions manichéennes, se contentant de reprendre les poncifs les plus éculés (le bon sergent d’arme, le méchant terroriste), brodant sur la peur ambiante et ne cessant au passage de l’amplifier jusqu’à l’extrême.

À cent lieues de la réalité

La suite nous a pourtant montré qu’on était loin du compte et qu’on s’est construit — au travers d’une sorte de folie collective savamment auto-alimentée — une représentation des événements à 100 lieues de la réalité.

Certes, les conservateurs du gouvernement Harper avaient plus tôt choisi — à l’encontre des oppositions parlementaires — d’entrainer l’État canadien dans une intervention militaire ciblée contre le groupe armé État islamique. Il y a bien eu deux militaires canadiens, Patrice Vincent et Nathan Cerillo, qui ont été tués en sol canadien à quelques jours d’intervalle et ils l’ont été par deux individus différents : Martin Couture-Rouleau et Michaël Zéhaf Bibeau. Mais ils ne l’ont pas été de manière concertée et encore moins sur la base d’une attaque collectivement planifiée. Les deux assaillants ne se connaissaient pas et ont agi de manière indépendante.

Difficile même de les dépeindre comme des « loups solitaires », si l’on entend par là des combattants aguerris et en dormance, prêts sur commande à en découdre au moment opportun.

En fait les responsables de ces assassinats étaient de jeunes individus dont les passeports avaient été retenus, et qui, chacun à leur manière, étaient des êtres fragiles, en proie à des problèmes de santé mentale ou de drogue, ayant en somme plus besoin de psychiatres que d’agents de la GRC. Donc, contrairement à ce que cette dernière avance pour se dédouaner, la fusillade d’Ottawa n’avait rien au sens fort « d’idéologique et de politique ».

Le véritable danger

Par contre, cette soi-disant attaque terroriste a permis au gouvernement fédéral d’alimenter ses obsessions sécuritaires et de légitimer ses volontés de durcir plus encore les lois répressives à sa disposition, fragilisant d’autant l’État de droit et la démocratie déjà passablement malmenés depuis le 11 septembre 2001. À y regarder de près, n’est-ce pas cela le véritable danger qui nous guette?

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