Le couvre-feu, un écran de fumée

Par Mathieu Parent
Publié le 8 janvier 2021
7:59 PM.

En imposant un couvre-feu à coup de « Il faut… » le gouvernement s’attaque aux derniers espaces de loisirs qu’il reste à plusieurs d’entre nous. « Il faut… sauver des vies », entonnent à l’unisson deux ministres et leur Premier, lors de la conférence de presse du 6 janvier dernier où ils alternent B-A-B-A avec « Il faut sauver le système de santé ».

Non seulement ces chantres de « bonne » gestion ne font pas preuve d’autocritique, mais ils régressent dans la noirceur en agitant en leur chaire l’épouvantail aliénant de l’archétype du sauveur et nous font porter l’odieux de la situation pour justifier leur penchant à garnir nos menus quotidiens de nouvelles mesures liberticide.

Management totalitaire

Leur pouvoir se dessine et s’exerce à l’écran où nous ne trouverons pas le sens des chiffres et calculs qui nous sont servis chaque jour de la pandémie, c’est-à-dire un contexte pour les mettre en perspective et nous situer. Le contexte est devenu la crise elle-même et ses termes n’incluent pas ceux de la crise du système de santé, de la crise du politique étouffé par le management totalitaire ou de la crise de la culture elle-même dépolitisée. La crise est médiatique.

Ainsi, le gouvernement et ses experts (et conseillers) contractuels, produits des départements de sciences appliquées de « nos » universités et des chambres de commerce, s’adressent à la population de manière telle que les mesures liberticides sont présentées comme LA solution pour éviter un péril, présent, oui, mais surtout qui nous guette dans le futur. Il est pourtant connu que le système de santé et son personnel sont en surchauffe depuis plusieurs années, que des lits ont été fermés alors que la population continue de croître.

Confinés à la réaction

Il est aussi reconnu que, malgré des avertissements, des gouvernements successifs ne se sont pas préparés avec nous, ni pour traverser cette pandémie, ni pour la prévenir. Enfin nous savons également que pour l’hécatombe dans les CHSLD, le gouvernement porte une responsabilité majeure. Bien que nous ayons ici toutes les richesses nécessaires pour, en plus de se donner les moyens de répondre à nos besoins personnels et communautaires, constituer une réserve de fonds publics destinée à prévenir et traverser pareille situation, les institutions publiques concernées paraissent confinées dans une posture de réaction. Et avec elles nous sommes conséquemment gardés dans un état réel ou imaginaire d’urgence et de vulnérabilité.

Nous tournons en rond dans le virage ambulatoire, et pendant ce temps, le terrain du travail se vide. Les personnes sont remplacées par l’informatique et ses robots, dont si peu d’entre nous connaîtrons la mécanique nous éloignant de toute façon du terrain vivant.

Perte de réalité

Ainsi le péril n’a pas été évité, il est déjà survenu et il est double, constitué par l’inanité des politiques dominantes (néolibérales) envers les enjeux de bien commun, de droits individuels et collectifs, ainsi que par le nouveau virus qui ajoute aux facteurs de morbidité avec lesquelles nous devons accepter de vivre. La catastrophe est animée par leur combinaison. S’il n’est jamais trop tard pour s’attaquer au premier, organisationnel et culturel, il est compréhensible que le second puisse être en tête de l’actualité.

Par contre, comme nous sommes devant l’évidence que le virus est là pour rester, il est déstabilisant d’entendre que c’est dans les termes d’une bataille sportive et militaire que le Premier ministre délimitait encore une fois lors de la conférence de presse de mercredi soir, le champ de ses actions pour mitiger les impacts de la pandémie.

Ainsi nous devrions « gagner » contre le coronavirus. Une rhétorique qui nous éloigne d’une partie de la réalité biologique d’une telle épidémie : nous devons apprendre à vivre avec ce virus qui continuera d’évoluer lui-aussi. Mais si seulement ce n’était que ça… Après 10 mois de combat, les efforts pour savoir où circule ce fameux virus et qui en devient porteur-se, sont si tenus, moins de 9000 tests en moyenne par jour (8431 le 5 janvier dernier)1, soit 0,007% de la population par semaine, qu’il est légitime de se demander si les pouvoirs en place veulent vraiment contrer la menace. Comment est-il possible, avec si peu d’efforts pour déceler sa présence réelle, de prévenir la propagation et soigner les gens atteints ?

Attaquer l’imaginaire

Nous baignons dans le non-savoir, et l’équipe de relations publiques du gouvernement remplace ce vide par du maquillage chaque jour.

Conséquemment, le gouvernement de François Legault s’attaque à l’imaginaire collectif en sortant de son chapeau conservateur les archétypes incestueux du sauveur et de l’effort de guerre. Si nous n’étions pas pris dans cette dynamique d’entreprise militaire, sportive, compétitive (et capitaliste) à laquelle carbure le pouvoir et où c’est la mort elle-même, dans notre propre camp, qui devient l’ennemie, nous n’en serions peut-être pas là. Il y aurait la Vie et pas seulement « des vies ». Il y aurait la Mort et pas seulement « des morts ».

Ces vies et ces morts ne seraient plus anonymes, ce seraient les nôtres et même celles des autres nous ferait ressentir quelque chose. Alors peut-être nous serions responsables. Et alors « être sauvé », avec un zeste de foi, ça ne voudrait pas dire mourir socialement et politiquement.

Fabriquer des boucs émissaires

Si nous n’étions pas dans cette dynamique religio-guérrière, il y aurait la folie (la sainte) et la sagesse avec son rire… et peut-être encore un tissu de forêts dignes de ce nom dans le sud du Québec, et probablement moins de pesticides dans notre garde-manger. Le gel alcoolisé se vendrait-il 50 sous plutôt que 5 $? Parce que la morale la plus élémentaire ne devrait-elle pas empêcher les respectables gens d’affaires de profiter de la crise pour faire 1000% de profits sur le dos de leurs concitoyen-ne-s… oups, je voulais dire client-e-s.

Mais pour le moment, sous ce gouvernement d’autruches paternalistes avec son idée de génie d’imposer un couvre-feu comme à la guerre et à la caserne, c’est en bons colons, colonisés que nous existons, forcés d’entendre pour vérité ultime les directives d’un Père qui, parce qu’il est autoritaire et soumis à l’ordre dominant, ne peut qu’être bon.

Un pouvoir absurde

Aujourd’hui, comprimés dans le piège pour vaincus tendu contre nous, nous ressentons la fièvre étourdie d’un pouvoir absurde se considérant obligé d’achever nos espaces d’errances et de liens, tout en tenant la SAQ et la SQDC pour des services essentiels. Et chaque soir de couvre-feu, ses locuteurs et leurs antennes nous convierons à attendre les nouvelles consignes, tout comme nous nous préparerons à recevoir en pleine figure la facture publique de la crise qui sera socialisée, elle, contrairement aux bénéfices des minières et des e-marchands s’avançant voilés sur internet où nos relations s’égrainent. Pendant que l’or du Québec transige au taux record de 2,434.53$ l’once, 150 % de plus qu’il y a dix ans, l’ordre est maintenu en formule fiasco.

Comme pour le développement éolien, le barrage sur la rivière Romaine, le nouvel amphithéâtre, l’informatisation des dossiers de santé, la cimenterie McKinnis, les ponts à péage, la location de cônes oranges à 200$ par jour, nous charrions les charges avec pour seules fruits l’irréparable tâche d’extraction des carrières et toutes ses pollutions corrosives au net. Nous servons de garantie, alors que les bénéfices et privilèges eux, s’envolent aux Caraïbes.

Violence du couvre-feu

Le couvre-feu est une mesure violente qui s’inscrit en concorde avec la croissance des infrastructures liberticides et leurs dispositifs pour établir ce que le philosophe Gilles Deleuze appelait la société de contrôle. La régression sous-entendue lorsque le premier ministre prétend que la vie ne sera plus la même dans le futur : est-ce un appel à nous habituer aux mesures d’exception actuelles? Si oui, ce qui m’apparaît fort probable, rappelons-nous qu’elles-mêmes sont le prolongement spectaculaire des é-États d’exception récurrents que nous vivons déjà (ex. : baillons, guerre au « terrorisme », loi anti-manifestation, privilèges réglementaires et primauté des « intérêts nationaux » sur des principes de droit). Cette noirceur est grande et se trouve maintenant poussée à l’intérieur de nos maisons.

Comme tout commence maintenant sur nos écrans et tout y fini, il nous reste la nuit pour retisser le monde. À partir de samedi le 9, de quoi se nourrirons nos rêves, de quelles mémoires et visions? Seront-ils se rendre au jour? Quel jour ce sera.

Maquiller l’aveuglement

Puisqu’il néglige sa mission sociale, socio-environnementale et interculturelle à la satisfaction des besoins du capitalisme mondialisé (ce que chante et impose la droite politique), l’État québécois, par l’intermédiaire de François Legault et de sa bande, affirme une nouvelle façon d’être et de se justifier. Que de faire la « guerre » au virus lui constitue une rhétorique parfaite pour radicaliser le loyalisme ambiant déjà prisé dans les cathédrales affairistes qui en façonnent les instances et y confirment un glissement de la condition de « citoyen-ne-s » vers celle de « sujet-te-s ». Par la force, hier, ces derniers nous ont clairement assigné le rôle renouvelable de boucs émissaires de leur système laxiste dans la protection de nos habitats essentiels et de la santé.

Pour mieux s’isoler et ériger en doxa sa relation déviante au politique, le gouvernement actuel nous fait porter le fardeau de sa propre inefficacité, privilégiant aux lumières historiques et contextuelles un écran de fumée alimenté par une politique réactionnaire servant de maquillage à son aveuglement.

 

Pétition Pour le retrait du couvre-feu au Québec.

 

1Institut national de santé publique du Québec, Données COVID-19 au Québec,

https://www.inspq.qc.ca/covid-19/donnees, consulté le 7 janvier 2021.
et Gouvernement du Canada,
Maladie à coronavirus de 2019 (COVID-19) : Mise à jour quotidienne sur l’épidémiologie. Mise à jour du 6 janvier 2021, 19 h, heure de l’Est.

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