God bless Edmé Étienne nous blesse

Par Hélène Matte
Publié le 20 mars 2019
Edmé Étienne.                                               Photo: Carlitros Alfaro

Il n’est pas question ici d’un poète fleur bleue. La poésie d’Edmé Étienne était cathartique et obscène, jouissive. Sa mort tragique, elle, n’a rien d’une cure. Edmé, le punk, le poète. Le suicidé. Pas évident de lui rendre hommage en faisant simplement l’éloge de sa poésie, comme je l’ai fait souvent. Sa mort jette une ombre sur toute son œuvre. Et quand je dis son œuvre, c’est de sa vie dont il est question car il en faisait une œuvre. C’était quelqu’un d’unique et d’entier. Il nous en reste des florilèges de poésies manuscrites et illustrées, des cahiers photocopiés écoulés, puis des bandes sonores et des vidéos de ses récitals. Mais il faut dire, il n’y avait rien de tel que la parole d’Edmé Étienne live. C’était un être de présence.

À son dernier spectacle, il n’avait pas sa verve légendaire, sauf pour un mot qu’il gueulait. « Utérus », « nous sommes tous des utérus ». Et puis, il laissait place à des cris. L’afficheur hurle. Comment deviner alors qu’il s’apprêtait à rejoindre la matrice universelle ? La nouvelle s’est répandue sur Facebook, une semaine plus tard, comme une trainée de poudre aux yeux. Plus on avait peine à y croire, plus c’était une évidence : « Edmé est mort ».

Impossible donc de rendre hommage à Edmé, sans parler de dommage. Dans les dernières années il s’était brouillé avec plusieurs, il était prompt à faire une croix sur de bons amis. Je me demandais quand mon tour viendrait. Pourtant, même quand je prenais des distances, il m’appelait sans cesse, ne tarissait pas d’éloges pour mes articles, qu’il avait affichés dans son salon. Il m’invitait à participer à ses concerts et me bénissait sans arrêt. Edmé, disons-le, exigeait une attention accrue, il avait une personnalité envahissante. Sa mort violente l’est autant. Finalement, c’est unanimement nous tous qu’il a exclu, lui compris.

Van Gogh selon Artaud

Pour compenser, chacun rempli le vide créé comme il peut. Nous négocions seuls avec un lot d’émotions et de questions qui pourtant le concernent. Des compatissants en pâmoison l’imaginent en saint débarrassé de sa douleur; certains résignés excusent déjà son geste, remâchant que la mort est un droit individuel; des admirateurs le désignent martyr, héros, ou suicidé de la société comme écrivait Artaud de Van Gogh; de pathétiques nombrilistes prétendent être les seuls à le comprendre profondément parce qu’eux aussi songent à se suicider; des complaisants romantiques, comme l’était Edmé Étienne à n’en point douter, affirment qu’un artiste génial et intense comme lui ne pouvait finir qu’ainsi, que c’était écrit. Foutaise ! disent ceux qui, comme moi, considèrent qu’il y a une différence entre être libertaire et libertarien et qu’accorder la suprématie au droit individuel sur le bien collectif est redoutable; qui jugent que mourir défenestré façon Gauvreau, à l’âge de 33 ans comme le christ, devant un public (-oui, il y avait des témoins-) sans offrir de rappel, est un scénario médiocre; qui osent souligner que ce n’est pas la société qui a tué Edmé, que c’est Étienne lui-même; et qui constatent, à même leur déchirure, qu’un suicidé n’est pas une victime mais un agresseur; que la mort mise en scène peut être une méprise. Lui qui pourtant aimait vie, lui qui aimait l’amour. Il y avait tant de possibles. Il n’y en a plus. Là où se trouvait la grâce, ne reste qu’ingratitude.

Bien entendu, il faut rappeler qu’Edmé ne l’a pas eu facile. Qu’il payait physiquement les frais d’une impardonnable et répandue négligence psychiatrique qui l’avait mal diagnostiqué et surmédicamenté pendant des années. Il en portait les stigmates. Il était le porte-étendard d’une injustice, l’exemple d’une erreur médicale mettant en perspective l’absurdité d’un système engraissant la pharmaceutique. Or, cette cause était la sienne et il l’a abandonnée. Qui plus est, en commettant un suicide, il a donné raison à ceux qui aurait voulu ajuster sa médication. Parce que ça aide parfois, les médicaments. Rappelons aussi qu’Edmé était soutenu par un système alternatif dont il a profité volontiers et il en était reconnaissant, presque jusqu’à la fin.

Sa poésie et sa douleur lui appartenaient. Elles faisaient plus de sens vivantes. Ce qui console, c’est que personne, même parmi les plus convertis, pourra faire de lui un exemple. Edmé était inimitable qu’on se le tienne pour dit. Maintenant qu’il nous a tatoué le cœur, il nous faut l’exorciser. Laissez-moi donc finir en m’adressant à lui : « Edmé mon ami, le jugement dernier ne m’appartient pas et dans mon deuil, t’auras compris que j’ai encore à négocier avec la tristesse, la colère et le pardon. Edmé, toi tellement show-off, te voilà juste off. Tu criais « Oï ! » Je réponds « ayoye ». Edmé : changeons la formule punk No Future pour Low Futur, ok ? La décroissance de la consommation (même le cannabis) plutôt que la déchéance. L’Amour scandé plutôt qu’à l’arraché. L’autodérision plutôt que la mythomanie narcissique. Adieu Edmé. Amour avide. Sacre-nous la paix. Va au silence. »

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