Le défilé de la Saint-Patrick: une distraction qui cache la résistance

Par Provençal Doyle
Publié le 27 avril 2017

De par ma mère, je suis né au Québec dans une famille irlandaise.

Dans ma jeunesse, période catholique d’avant la révolution tranquille, la tradition familiale voulait que la fête du 17 mars soit d’abord une fête religieuse et culturelle. La dimension politique, jamais absente, restait tout de même sous-jacente à la dimension religieuse. Comme une façon de relever au loin, en Amérique, le défi de l’impérialisme anglican dans le vieux pays.

À vingt ans, en pleine révolution tranquille, le 17 mars se passe pour moi à la taverne Le Chien d’Or des frères Noonan, rue du Fort, près de la place d’Armes. Bien sûr, la bière coule à flots au son d’un band de musique traditionnelle et de la parole de vieux poètes, comme Billy John McMahon. La taverne est bondée de revenants celtes, de druides à la dérive et d’étudiants en révolte avec jeans, cheveux longs et un « Québec libre », ou un « Vive le FLQ », inscrit quelque part sur des vestes à carreaux. Le politique a pris la relève du religieux. On trinque à la victoire de l’IRA en Ulster et, comme dit le poème :

Je suis un chien qui ronge l’os

En le rongeant je prend mon repos

Un tems viendra qui nest pas venu

Que je morderay qui maura mordu.

On voulait alors, comme aujourd’hui, mordre le Parti libéral.

Le défilé d’aujourd’hui

En 2017, tout baigne dans le ronron consensuel d’une fête récupérée par la société de consommation où la dimension politique est complètement oblitérée. Je n’assiste plus au défilé. Je n’en peux plus de la camelote à Paddy, des grands chapeaux moches en plastique vert, des lunettes géantes en forme de trèfle, des ballounes oranges et surtout de la bière verte… Bien sûr, il y a encore de la danse traditionnelle et les cornemuses des pompiers de Boston. Mais à part ça, la St-Pat’s s’inscrit dans la longue liste des festivités consommatoires devenues insignifiantes, comme le Noël des centre commerciaux, l’Halloween des multinationales du bonbon, le carnaval de l’industrie touristique, la Pâques des cocos lapins en chocolat, la fête des mamans et des papas, la Saint- Valentin, etc. Des fêtes soumises aux dictats du néo-libéralisme, ayant perdu leur sens premier et pour certaines d’entre elles, le sens politique qu’elles avaient. Par exemple le carnaval, où le peuple pouvait autrefois critiquer ses élites et même, derrière un masque, ses oppresseurs.

Se remémorer 900 ans de résistance

Irlandais et Québécois sont unis par le destin : les défilés de Québec et de Montréal devraient prendre une autre dimension par rapport à ceux qui se déroulent ailleurs en Amérique. Une journée festive inscrite dans le cadre d’une lutte plus vaste vers une libération, comme pour le 8 mars ou le premier mai, deux fêtes que la société de consommation boude.

On a beaucoup appris des Irlandais, par exemple en danse et en musique traditionnelle. Mais il nous en reste à apprendre sur la ténacité militante, l’opiniâtreté culturelle et le nationalisme anti-impérialiste. Le sens premier de la fête de la Saint-Patrick devrait être de se remémorer 900 ans de résistance. Les Irlandais ont, sur une grande partie de leur territoire national, perdu leur langue. Et ça pourrait bien nous arriver au Québec si on perdure dans notre mollesse. Les Irlandais ont peut-être perdu leur langue, mais ils ont gagné une république et se sont débarrassés d’une royauté rétrograde. Voila une tâche qui nous reste à accomplir au Québec. Et il semble bien qu’avec son indépendance, cette république, qui date de 1919, soit devenue le lieu d’une renaissance, celle de la langue gaélique irlandaise.

Les Plaines d’Abraham : une défaite canadienne

Le Québec est au Canada ce que l’Irlande est aux îles britanniques, un espace de résistance culturelle, politique et économique. Un espace de résistance qui, à moyen ou long terme, place les Québécois devant un choix existentiel: vivre ou disparaître. Ces Irlandais qui ont résisté peuvent nous ouvrir les yeux sur un pan de plus en plus occulté de notre histoire, sur le fait que le Canada est né d’une défaite aux mains d’une armée impériale qui a envahi notre pays en 1759; que cette défaite, qui s’est déroulée sur les Plaines, fut celle des Canadiens, des Amérindiens et des Français. Ces Irlandais qui résistent pourraient nous guider vers une réécriture de notre histoire, celle d’un Canada qui fut d’abord celui des colons canadiens-français avant d’être usurpé par les Britanniques. Il y a un parallèle à établir entre l’histoire de l’Irlande et la nôtre, une référence libératrice face à un impérialisme qui ici perdure. Le défilé de la Saint-Patrick est devenu une distraction qui tend un voile sur ce parallèle.

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