Un 24 décembre dans Saint-Roch

Publié le 5 décembre 2016
Résigné à l’idée de faire un double pour remplacer un agent de sécurité manquant, Marcel gagna lentement son petit poste de contrôle en ovale, dans la grosse bâtisse attenante à la bibliothèque Gabrielle-Roy, entre St-Joseph et du Roi. PHOTO: Gilles Simard
Résigné à l’idée de faire un double pour remplacer un agent de sécurité manquant, Marcel gagna lentement son petit poste de contrôle en ovale, dans la grosse bâtisse attenante à la bibliothèque Gabrielle-Roy, entre St-Joseph et du Roi.
PHOTO: Gilles Simard

Par Gilles Simard

Une myriade de flocons blancs piquetaient la trame grise et ouatée du ciel de St-Roch quand Marcel Couture, un sexagénaire légèrement chauve et vouté, descendit de l’autobus pour commencer son quart de travail au Complexe Jacques-Cartier, à côté de la volumineuse tour Fresk, en plein cœur du quartier. C’était une fin d’après-midi typique du 24 décembre et partout le long des rues et des trottoirs, à l’intérieur des commerces et des boutiques, dans les pubs et les restos, l’effervescence de Noël régnait. Sur de la Couronne, devant l’hôtel Pur, des grévistes agitaient mollement leurs pancartes, pendant qu’autour d’eux, indifférents et pressés, des dizaines de badauds s’activaient, qui pour trouver un cadeau de dernière minute, qui pour acheter une baguette de pain, un sixpack, ou une bouteille de vin de surplus pour le réveillon.

Résigné à l’idée de faire un double pour remplacer un agent de sécurité manquant, Marcel gagna lentement son petit poste de contrôle en ovale, dans la grosse bâtisse attenante à la bibliothèque Gabrielle-Roy, entre St-Joseph et du Roi. Évidemment, les espaces de l’immeuble et le grand stationnement souterrain étaient pratiquement déserts, exception faite de quelques itinérants qui traînassaient autour.

Une fois installé devant ses écrans de surveillance, l’homme se sentit particulièrement seul, triste et accablé. Il n’avait plus de famille avec qui célébrer, sa pension s’annonçait beaucoup plus maigre que prévu et le pire, c’était cette mauvaise nouvelle annoncée par son médecin deux semaines plus tôt. Ainsi, après l’apparition de grosses bosses suspectes autour du cou, était venue l’annonce du terrible verdict : un cancer des ganglions, avec une lourde chimio à venir et des résultats non garantis. Vraiment, Marcel n’avait pas le cœur à fêter en cette fin de journée du 24.

Les heures avaient défilé, longues, monotones, et on approchait de minuit quand le gardien aperçut deux silhouettes qui s’agitaient au bas des écrans donnant sur le stationnement. « Pas normal, ça, » grogna-t-il. Du coup, l’agent dévala prestement les escaliers et là, deux étages plus bas, derrière un gros pilier de ciment, il vit ce qui semblait être un jeune homme — ou était-ce une jeune femme — en salopette rouge, accroupi, et dont le haut du visage était caché par une casquette rabattue sur le front. De chaque côté jaillissait une extraordinaire tignasse de cheveux blonds en épis. À ses pieds, couché de côté sur une vieille couverture, un chien boxer haletait silencieusement. En voyant l’agent, l’intrus se fit implorant :

— Mon chien s’est fait mal, m’sieur, il s’est coupé à une patte, fît-il, en soulevant le membre de l’animal.— C’est quoi ton nom ? Comment t’es entré ? gronda Marcel, plus pour la forme qu’autre chose.

— Je m’appelle Mario… Pis des fois, ben, c’est Marie. Ça dépend des jours, genre… Elle, c’est Blackie.

Marcel acquiesça, non sans une pointe d’amusement, et offrit au jeune homme de monter avec l’animal. La nuit serait longue et un peu de compagnie ne lui ferait pas de tort. Et puis, l’agent étant naturellement un homme bon et bienveillant, ce n’était pas la première fois qu’il faisait entrer un junkie ou une âme en peine pour lui donner un peu de répit.

Au poste, l’homme entreprit de désinfecter la blessure du chien. Puis, il fit du thé et servit une collation de biscuits et de gâteaux secs à son invité qui s’était affalé dans un large fauteuil.

— On dirait ben que ça va être ça notre réveillon, lâcha le gardien en décapsulant une grosse bouteille de Pepsi.

Mario, lui, raconta quelques bribes de sa vie. Un classique… Il venait de Montréal et ses parents, en apprenant son identité sexuelle — il était queer — l’avaient foutu à la porte. Il avait erré d’une ville à l’autre, d’une ressource à l’autre. Il avait trouvé Blackie à la SPA et décidé de l’adopter. Depuis, on l’avait expulsé de Lauberivière et comme personne, nulle part, ne voulait de Blackie, il couchait dehors, dans les environs du Parc St-Roch.

Marcel se sentait envahi par une bonne chaleur et devenait plus sensible aux airs de Noël émanant de sa radio. La présence du jeune et de son chien l’empêchait de sombrer dans des idées noires. Et puis, il y avait quelque chose d’indéfinissable, comme une douce énergie qui émanait de ce Mario.

Aussi l’agent, d’habitude si réservé, voulut bien se confier. Il parla de son enfance turbulente mais heureuse dans St-Roch, des familles nombreuses et des règlements de compte, au Parc Victoria, entre les gangs de la Basse-Ville et de la Haute-Ville. Il raconta sa vie de jeunesse dans les tavernes et les grills et décrivit chastement Loulou, une prostituée de l’hôtel St-Roch, son grand « kick » de jeunesse, un amour jamais consommé.

Le chien Blackie ronflant à ses pieds, le jeune itinérant dont les yeux brillaient de plus en plus étrangement, écoutait et souriait…

— Et elle est devenue quoi, votre Loulou ? finit-il par demander.

— Je ne l’ai jamais revue, mais en quarante ans, je ne l’ai jamais oubliée, lâcha tristement le gardien.

— La magie de Noël, vous y croyez, monsieur l’agent ?

Là, avant même que l’homme n’ait pu esquisser une réponse, la musique s’arrêta et une lumière bleutée envahit l’espace… En même temps, Marcel se sentit gagné par une écrasante torpeur et les grandes vitres en plexiglass de l’ovale de son office se mirent à vibrer et à osciller comme le fuselage d’un avion au départ. En face, Mario le fixait intensément, avec des yeux devenus gros et ronds comme des soucoupes. Incapable de parler, de bouger, de respirer, Marcel se sentait irrémédiablement aspiré. Il ferma bientôt les yeux en pensant qu’il allait mourir…

Une milliseconde après, l’agent se retrouva sur du Roi, à l’entrée nord du Complexe, au milieu d’une file de passants qui déambulaient les bras chargés d’emplettes de Noël. Tout ce beau monde le frôlait, mais on ne le voyait pas. Le temps était doux, le ciel étoilé, et Marcel nota qu’autour les lumières étaient anormalement vives, les couleurs criardes, le bruit des voitures et des autobus feutré, comme décalé.

Était-il le jouet d’une hallucination, d’un rêve, d’un vortex temporel ou d’un quelconque sortilège ? Partout, le décor avait changé. C’était comme s’il avait remonté la roue du temps jusque dans les années cinquante. Les maisons, les immeubles, les commerces, le trafic, tout était différent, moins haut, plus aéré, plus lent, plus posé. Et lui se sentait léger, aérien, omniscient, jubilant et tout-puissant.

Il alla vers de la Couronne et vit, ébahi, que l’hôtel Pur et ses grévistes s’étaient volatilisés pour faire place au quatre étages du vieux couvent St-Roch. À côté, coin St-Joseph, fendant l’obscurité grâce aux mille feux de sa façade en proue de bateau, s’avançait le prestigieux édifice du Syndicat de Québec, avec son style art déco et ses merveilleuses vitrines animées. Plus loin, tels des vers luisants géants, on distinguait les néons multicolores des grands magasins Paquet, Laliberté, Pollack, d’où refluaient de longues colonnes de consommateurs.

En lieu et place des vingt étages de la tour Fresk, il n’y avait plus maintenant que le quadrilatère enneigé du Carré Jacques-Cartier, piqué au centre par le monument du célèbre découvreur. Un peu en retrait, trapue, solide, grise et vermoulue, la bâtisse de hôtel St-Roch avait repris ses droits sur la bibliothèque Gabrielle-Roy. Tout juste à côté, se dressaient l’école St-Roch et la petite gare d’autobus Charlesbourg, d’où on entendait la voix râpeuse du répartiteur annonçant les départs de la soirée.

Étourdi et ravi, Marcel marcha ensuite jusqu’à l’axe Dorchester-St-Joseph, où s’affichaient comme autant de bornes lumineuses sur l’autoroute des rêves, une multitude d’enseignes commerciales et de vitrines décorées. Les tavernes Dorchester, Royale et Cloutier, le restaurant Seto’s, la tabagie Tremblay, le casse-croûte Simard, la Dominion Corset et sa grosse horloge, l’église du clocher penché, les cinémas Pigalle, Princesse et Impérial… Tout cela évoquait la bonne odeur des hot dogs et des patates frites, les p’tits verres de draft à dix sous, les baisers mouillés des filles en chandails moulants et la bienheureuse énergie de la vingtaine.

Mû par une inspiration soudaine, et bien que peu croyant, Marcel décida ensuite de se rendre à l’église St-Roch. photo gilles simard
Mû par une inspiration soudaine, et bien que peu croyant, Marcel décida ensuite de se rendre à l’église Saint-Roch. photo Gilles Simard

Marcel poussa ensuite devant l’entrée principale de l’hôtel St-Roch et, frissonnant, il pénétra dans le vaste hall où monsieur Gadoury, le vieux gérant, somnolait derrière son comptoir. Ici, rien n’avait changé : les hautes fenêtres en arcs-de-cercle poussiéreux, les gros lustres en faux cristal défraîchi, les fauteuils de cuir rapiécés, tout était empreint de tristesse et de nostalgie. Et rien, pas le moindre petit glaçon pour rappeler Noël. Au comptoir-resto-à-Belleau à côté, la grosse Zézette trônait sur un tabouret pendant qu’Ange-Aimée-Trente-Sous, dans toute la verdeur de ses trente ans, s’employait à racoler un voyageur de commerce. Un demi-étage plus bas, sur le plancher de la taverne St-Roch, ça rigolait fort et ça picolait ferme. Les waiters Bob et Delamarre-fils en avaient plein les bras avec l’armée des poivrots de service.

Dans le fond du « chic » Cabaret St-Jacques, une bande d’étudiants ivres applaudissaient une sémillante stripteaseuse noire qui froufroutait sur scène. Là aussi, rien n’avait changé : les filles, Suzanne, Puce, Nicole, la Dubeau, les sœurs Villeneuve et la grande Suzie, elles y étaient toutes à rouler des hanches pour faire « lever » le client. « Sors-tu, bébé ? C’est vingt piasses… »

Puis, Marcel entendit prononcer son nom et crut défaillir en apercevant Louise, sa « Loulou », assise dans un coin, toujours aussi belle et désirable, et dégageant cette ensorcelante odeur de patchouli qui lui était si particulière.

— Louise ? arriva-t-il à bredouiller… —

Viens Marcel… Ça fait si longtemps, murmura-t-elle en lui plaquant un baiser long, suave et douloureux comme une agonie de plaisir et de souffrance. L’agent sentit son cœur flancher et plongea dans un abîme de ténèbres…

Au matin de Noël, Marcel dormait profondément quand son collègue Paul parvint à le réveiller. Couetté, fripé, en sueur, le gardien avait l’impression d’avoir dormi pendant des siècles. Néanmoins, au-dedans, quelque chose avait changé et l’agent se sentait merveilleusement bien. Rien à voir avec le chagrin et l’accablement de la veille.

Bien sûr, il y avait aussi ces odeurs flottantes de patchouli et de chien mouillé qui flottaient dans l’air, mais, bof, on voyait tant de monde au poste… Mû par une inspiration soudaine, et bien que peu croyant, Marcel décida ensuite de se rendre à l’église St-Roch.

De gros et lourds flocons tombaient et quelques fidèles s’amenaient déjà pour la messe du matin. Une cloche tinta. Levant la tête par réflexe, Marcel aperçut alors, entre la tour de droite et la grande statue dorée du patron de la paroisse, la silhouette familière d’un jeune homme, ou était-ce une jeune femme, en salopette rouge et tignasse blonde qui souriait en agitant la main…

Ce fut comme un coup de tonnerre… Et tout lui revint : Mario, Blackie, la lumière bleue, la roue du temps, l’hôtel, Louise… Livide et s’extasiant, Marcel porta les mains à son cou et découvrit aussi — ô bonheur, ô miracle — que les bosses dans son cou avaient complètement disparu. Alors là, et seulement là, Marcel Couture comprit avec effarement que la veille au soir, à son travail, c’étaient St-Roch et son chien qui lui avaient rendu visite. St-Roch le guérisseur, le patron des pèlerins et des apothicaires, le saint de cette vieille légende que son père aimait tant lui raconter.

Pleurant de joie, l’homme s’effondra. « Noël ! Noël ! »

 

La légende de Saint Roch

Saint Roch, né en 1295, était le fils d’un gouverneur de Montpellier. A la mort de ses parents, il a vingt ans et décide de vendre ses biens puis de mener une vie de pèlerin. Sur la route, il soigne de nombreux malades de la peste qui sévissait alors en Italie. Il obtint beaucoup de guérisons. Atteint lui-même de la maladie, il se retire dans une cabane où un chien lui apporte chaque jour un petit pain. Miraculeusement guéri, il se rend à Montpellier où il est mis en prison. Il y meurt au bout de cinq ans après avoir reçu les sacrements. Son culte se développe alors dans toute la France méridionale et à partir du 16e siècle, il s’étend au-delà.

 

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