Feuillets d’automne

Publié le 25 octobre 2016

dessin-marc-croisierePar Michaël Lachance

La brunante assiège nos paupières en combats, le Japon prend d’assaut le bas quartier avec des perches à miroir; et, de ces mille ombres en reflets sur nos ruines, Doc fomente des révolutions à bâtons rompus; comme un marin à Paimpol, lorsque la nuit est tassée par l’aube, les songes noyés dans le gris-jaunâtre, entre les brumes et les mirages.

À droite, rue Saint-Pierre-et-Michetons, d’un pas lourd et dingue à tituber jusqu’à la Côte-dela- Montagne-Dieu et pour tourner rond rue Saoulle- Fort. Prendre ensuite la rue du Cul-de-Jatte et s’affaler pesamment sur une terrasse occupée par des Indonésiennes surmaquillées et un couple trifluvien échangiste.

La superbe de Doc est inquiétante. Son humeur pimpante n’est indue par aucun facteur idiosyncrasique. Les rasades de raki pris en chemin affectent le bourru, certes. Rien pourtant n’explique pourquoi ce fumeux cancer de la prostate n’occupe plus la discussion. Alors que je commande deux pintes de PSA L’Oréal – fortement protéinées –, il me balance ex abrupto :

— J’viens de rejoindre les Touche pas à ma prostate !

— De quessé ?

— Un mouvement français qui s’oppose au touché rectal

— Euh… la proctologie va ! prend tes médocs !

— C’est justement pour stopper ces crisses de médicastres philistins achetés par des vendeux de pilules que j’ai rejoints mes camarades !

— Mais encore…

— Je viens créer au Québec le mouvement Touche pas à mon cul !

— T’es sur que ça risque pas d’créer de la confusion ton truc ?

— Ben, Touche pas à mon rectum ou mon anus aurait été plus d’adon, mais ç’aurait choqué sans doute les béotiens des Poubelles Libres Ltd.

— Non, Doc, c’pas ça. Touche pas à mon cul, ça semble plutôt destiné à un public féminin, non ?

 

— Eille ! gâche pas mon fun : Nas Drovia bro !

— À ta santé, oui… Les paquebots géants d’automne amarrés, mille âmes groupées avides de clichés fourmillent et sillonnent les rues près du port, Doc poursuit son élucubration passionnée sur la terrasse :

 

— Crisse que j’suis en forme !

— J’vois ça, même si t’es bourré.

— On va fêter ça sur un des conteneurs géants là-bas ?

— Tu veux aller magasiner une nuit en prison ? — La ferme ! On va su’l le bateau, relâche un peu les sphincters vieux, tu fais d’la rétention anale !

— Oui ! j’fais l’économie des merdes…

Avant de quitter la terrasse sur Cul-de-Jatte, Doc s’entiche de deux Indonésiennes, au grand malaise du couple trifluvien échangiste. Les quinquénaires buvotent du gros rouge au carafon avec les jeunes filles, Doc s’immisce dans la conversation, ce qui eut l’heur de déplaire :

— Eille, les filles, vous voulez pas aller picoler sur le bateau ?

— Non, on est avec des amis ici !

— Amis ? Vous vous êtes croisés sur une plage de Malaisie entre un raz-de-marée et un seven-up ?

— Très drôle !

Le sourire glissant de Doc, sous sa lippe inférieure particulière, les petits yeux plissés par l’excès et la connerie, il termine ainsi la discussion en s’adressant cette fois au couple :

— J’ai vu votre petit jeu d’échange de caresses sous la table, vous n’avez pas honte d’abuser des croisières pour vous farcir des pauvres prostituées aux lèvres trop poudrées ?

Visiblement, Doc voulut délivrer ces jeunes filles vulnérables pour les ramener sur le bateau, un gentleman quoi ! Les échangistes trifluviens sans discuter davantage, prirent le bord, laissant derrière eux la vinasse. On a sifflé le carafon et pris la direction du port pour le gros Norvégien.

Arrivés devant la guérite, deux matons norvégiens bloquaient l’entrée, Doc est arrivé à se faufiler malgré tout. Il est revenu à la course après quelques minutes, poursuivi par des marins scandinaves hébétés. Un livre à la main, Les Misérables de Victor Hugo, sur le quai, il crie à tous les vents, en brandissant l’ouvrage français : — VOUS N’AVEZ PAS LA DÉCENCE, PRENEZ TOUT, MAIS LAISSEZ-NOUS LES MISÉRABLES !

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