Un éléphant dans la bergerie (ou à la mairie ?)

Publié le 11 mai 2016
Illustration: Patricia Bufe
Illustration: Patricia Bufe

Par Michaël Lachance

C’est arrivé comme ça, chez Girard. La petite taverne anachronique du faubourg Saint-Sauveur est un lieu d’échange formidable entre cinglés, machos et artistes. Peu ou prou de femmes, sinon à l’occasion de la fête des Mères. Des femmes esseulées, en veuvages avancés ou simplement rejetées par les rejetons ou la société, c’est selon. Elles viennent s’y choir comme des loutres en mer renversées par des chaloupes de Madelinots. Lorsque le ressac des ennuis te retranche dans ta misère, tout comme ces cinglés, tu débarques chez Girard pour boire une pas chère !

Or, voilà, je call deux bières tablettes, pis Doc me dit du fond de la salle :

— Achète-moi une langue de porc et deux œufs dans l’vinaigre.

— Tu veux des amourettes et d’la tête fromagée avec ça Doc ?

— N’ah, ça va…

Pis là, Doc me recall, il a dégoté sur la table d’à côté des dessins destinés à piquer ma curiosité cacochyme, opine-t-il, échiné comme un minier après 60 heures de martelage à la pioche pour ses rêves Disneyland. Je lui rétorque de ma voix à la tessiture baryton notoire: « peux-tu te lever l’cul ciboire ! ».

On n’avait pas encore entamé notre cervoise bien chaude que je devinais les esquisses : deux poireaux artistes et cinglés, des habitués de la taverne. Je jetais un coup d’œil ébahi sur l’étude du duo à l’humour toujours cinglant. Dumbo, l’amphithéâtre et une casserole. Je savais la signature. Je toisais quelquefois encore ce dessin fantaisiste et je me tournai «secquement » vers Doc pour lui annoncer mes intentions subites et débiles :

— C’est notre chance Doc, on va appeler l’autre au Cagnard, on tient un scoop ! « Tout un breaking news ! » : me dit Doc, plus occupé à mater le foyer comme un long soupir d’espoir parti en fumée, comme un paysage fantomatique et huileux parti en feu, comme des demi-fous qui auraient parié sur des sables crottés plutôt que sur la poésie d’un pissenlit.

Doc est dépassé, plus rien ne l’étonne. Il est blasé, fatigué, la connerie l’atteint comme une bactérie, un mal orphelin, fatal, lavasse, comme un café Tim Hortons, une cigarette électronique, comme un long pipeline Suncor qui te dévore le corps, une chaloupe sans pêcheur qui coule dans le lac Léman, ou des proxénètes qui brulent l’avenir de notre jeunesse, comme Énergie Est, Trans- Canada, Enbridge, Exxon Valdez, BP et Junex, tous ces enfoirés du Capital, du désintérêt commun, comme tous ces demi- civilisés qui applaudissent aveugles la mort des migrants et qui pleurent l’élimination du Canadien.

J’appelai ma source pour valider mon cachet et je balançai le dessin destiné au concours pour l’œuvre d’intégration à l’architecture de l’amphithéâtre Vidéotron. Il suffit de 15 secondes pour recevoir — d’une célérité inouïe — un acte de non-recevabilité. Pis, 30 secondes pour recevoir un avis juridique sur l’embargo du projet et, de même, une mise en demeure pour vol d’esquisses. Le duo n’a pas chômé, comme à son accoutumé.

Ce sont des vrais francs-tireurs, des cowboys de l’art qui tirent à vue sur la connerie, inlassablement, obstinément, effrontément, un peu comme Ionesco ou Beckett, encore Koons ou Cattelan. Doc se moquait de moi au bar. Le cuisinier entra dans la salle, avec sa bière. Je devinais le riquiqui à venir, la bataille à coup de pierres. Voilà, rien de tout ça. Le cuisinier me dit à l’oreille : « entre cinglés, on serait fou de se faire la guerre. »

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