Vivre: Claude, Bernie et Phil

Publié le 10 mars 2016

 

SIGNATURE MALCOLMPar Malcolm Reid

 

Claude

CLAUDE JUTRA, ce qui lui est arrivé, je pense qu’une expression française rend ça parfaitement. La même expression décrit ce qui nous est arrivé, aussi.
Tomber de haut.
La révélation que Jutra aimait les jeunes garçons et cherchait
parfois à les séduire même avant leur puberté, est une chute de haut. On tombe de haut quand il y a de l’admiration… et soudain on déçoit. Ou on est déçu. L’homme nous a déçus en février 2016, même s’il était déjà mort depuis une trentaine d’années. Claude Jutra était un cinéaste populaire, un cinéaste-héros pour les Québécois. Pourtant, cet artiste n’était pas un artiste qui trouvait ça facile d’être près du peuple.
Son film-signature, À tout prendre, était une œuvre intello, un portrait de lui-même en bohème-montréalais-1963. Début de la Révolution tranquille. Son aveu à sa blonde — qui était en fait une brune, une Afro-québécoise — « J’aime aussi les garçons », était alors une déclaration anti-duplessiste, antipuritaine. Dans À tout prendre, il se confie aussi à sa mère, et il se confie à un prêtre compréhensif, Guy Hoffman.
C’est le film fondateur du cinéma moderne québécois. Quelques années plus tard, il nous a donné son chef-d’œuvre. C’est un film qui est beaucoup plus plongé dans le sol québécois, Mon Oncle Antoine.
Sa collaboration avec le scénariste Clément Perron est ce qui lui a permis de sortir de sa peau, de dessiner le Québec industriel, le Québec de la lutte des classes. Le patron de la mine des Cantons de l’Est méprise ses travailleurs au point de livrer la charité comme un livreur Purolator. Jutra est du bord de ces travailleurs. Il est avec eux dans tous leurs instants quotidiens. C’est Mon Oncle Antoine qui restera quand le vent aura tout emporté. Quand le biographe
Yves Lever a révélé l’irresponsabilité sexuelle du cinéaste, Claude Jutra est tombé de haut. Il ne pouvait plus être un héros. La colère contre lui était trop forte, il fallait faire quelque chose contre
l’artiste en-allé. Le fait d’enlever son nom, ici et là, était ce quelque chose. Mais chez Jutra, la distinction entre l’homme et l’œuvre est assez simple à faire, et elle sera faite. Je me rappelle ce fait tout d’un coup : Claude Jutra s’est enlevé la vie. Alzheimer, a-t-on dit.
Mais celui qui s’enlève la vie… pose un acte total. Sa vie est une vie qu’il n’aime pas. Y aura-t-il un film sur cette vie ? Je me le suis demandé, et la réponse m’est venue tout de suite : Bien sûr qu’il y en aura un. Et il nous aidera à guérir de notre chute-de-haut.

Bernie

BERNIE SANDERS est un homme étonnant. En un an, avec son accent de Brooklyn et son style bourru, il a mobilisé une grande portion de la population américaine pour une réforme majeure dans le sens de la justice sociale. Dans ma ville américaine préférée — Madison, au Wisconsin — il y avait dix mille jeunes autour de lui pour son discours du premier juillet, l’été dernier.
Gratuité universitaire, soins de santé vraiment universels,
strictes règles pour les banques et la bourse… Il veut réaliser
tout ça, financé en grande partie par des impôts plus lourds sur Wall Street et les corporations. Il veut de l’action aux racines de l’herbe ! (« On le sait, le football est un sport de spectateurs. La politique? La politique ne l’est pas ! » Mais je pense qu’il faudrait plus de pointes d’humour et d’anecdotes dans ses discours. Et plus de politique étrangère.)
Je me souviens de ses débuts à l’hôtel de Ville de Burlington. Plus étonnant que tout le reste: Il a réussi à remettre le mot socialisme dans le débat politique américain, où ce mot logeait, et puissamment, en 1912. Mais combien de fois l’a-t-on entendu depuis ? Sera-t-il président du pays ? Le parti démocrate l’embrassera- t-il ? Lui qui n’a jamais siégé comme démocrate, mais plutôt comme indépendant / socialiste ? Cela semble, bien sûr, peu probable. Alors, pour moi, il y a une chose qui est importante. Qui est archi-importante. Dear Bernie : Il faut fonder un institut, un think tank,
un groupe de pression, un mouvement populaire. Pour
maintenir le mouvement que tu as suscité par le verbe au Vermont et au New Hampshire, que tu as pêché dans les lacs du Minnesota, que tu a pris au lasso au Colorado et en Oklahoma, que tu as trouvé partout. Pour mettre ces jeunes au travail sur la création de la nouvelle société. Pour ne pas perdre ton temps à la vice-présidence ou dans une job standard dans un appareil du parti ou de l’administration.
Occupy Wall Street a été si bref !

Phil

PHIL OCHS, vous connaissez? Non? Je suis très plongé dans les vinyles de Phil Ochs ces jours-ci.
Une conférence que je prépare. Je découvre combien ces chansons des années 60 et 70 ont encore de la sève. Phil n’a vécu que 37 ans. Il a protesté… ah ! si poétiquement. Comme dans cet adieu, composé pourtant des années avant sa mort :
I won’t be singin’
Louder than the guns
When I’m gone…
So I guess i’ll have to do it while I’m here.

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