Renauderie: Le sapin

Publié le 4 février 2016
Illustration: Marc Boutin
Illustration: Marc Boutin

Par Renaud Pilote

Début janvier, il pleut. À deux pas de la porte, le sapin couché sur le trottoir laisse traîner ses derniers glaçons dans la gadoue. Noël n’a pas été particulièrement mémorable cette année, dans la maisonnée. Il y a eu moins de monde que d’habitude, moins d’enfants surtout. On a regardé l’arbre des fêtes quelques instants, puis on s’est assis à table pour le reste de la soirée.

Le roi des forêts est resté dans le salon trois semaines au moins, période au cours de laquelle le chat (roi des salons) fît la vie dure aux rois mages (de la crèche), étalés face à terre pour une semaine dans le désert de papier-ouate.

Au jour de l’an, il est resté tout seul pendant que monsieur et madame faisaient la file pour un tour de grande roue sur la Grande-Allée. Plus personne n’est venu le renifler ni l’allumer en ce début d’année. Puis, un bon matin, un résident au coeur asséché l’a empoigné en jurant après, lui faisant perdre le tiers de ses aiguilles dans le couloir.

Le voici maintenant, gros jean comme devant, sans son étoile, entre le bac à recyclage et le panneau débarcadère. En bon réaliste, l’ami sapin dépouillé de ses beaux atours se doute bien de son sort. Il sera lancé, broyé, déchiqueté, haché menu. Mais il prend la chose avec sérénité et ne souhaite pas qu’on ait pitié de lui.

Les esprits chagrins hochant la tête en le voyant ainsi délaissé verront un drame dans la scène, déploreront ce négoce de l’abattage précoce pour des fins ludiques, vilipenderont la société du tout-à-jeter.

Le sapin n’en a cure, il est juste content d’avoir un peu d’air frais. La pluie le revigore davantage que le petit bol de métal lui ayant servi d’abreuvoir ces derniers temps. Il n’a peut-être plus de racines, il ressent encore la fierté d’avoir une résine bien collante et son odeur de sapin de rétroviseur. On a beau être cliniquement mort, si on parvient à gommer les doigts de ceux qui nous chahutent, tout n’aura pas été complètement vain.

Tout le long de la rue, des confrères conifères se la coulent douce eux aussi. En cette soirée des poubelles (quoique peut-être est-ce demain ? nul ne le sait vraiment), l’ambiance en est une de retrouvailles. « Salut vieille branche! Comment ç’a été pour toi ? » « Bof, pas trop pire, j’avais une vue sur la télé pis je suis pas tombé par terre : j’ai touché du bois ! » « Ah moi, je l’ai pas eu facile. Les abrutis se sont mis dans l’idée, un soir, de me mettre de vraies chandelles sur mon branchage! J’ai eu la chienne de ma vie !

Hé, c’est pas Cédric, là-bas ? » « Ben oui, qu’est-ce qu’il fait là ? Me semblait que c’était un cèdre, lui. » « Vous avez absolument raison, messieurs, et vous me voyez tout aussi étonné que vous de me retrouver en votre charmante compagnie. » Les arbres se jasèrent ça un bon moment, jusqu’à ce que la pluie se transformât en neige, puis ils s’endormirent du sommeil du juste sous le grand manteau blanc.

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