Renauderie. L'endroit – interlude champêtre

Publié le 15 septembre 2014

Par Renaud Pilote

Illustration Thérèse Casavant
Illustration Thérèse Casavant

 

 

 

 

 

 

 

Je sors parfois de la ville, cette muse aux mille maux. Non
pas que je m’y sente oppressé ou harassé : la ville est ma patrie,
ma soeur, mais j’ai la chance de pouvoir me rendre comme
bon me semble en cet endroit où les arbres fourmillent
d’oiseaux et où le silence fait semblant d’être bruyant. Situé
en campagne, quoiqu’entouré d’un boisé touffu constitué
d’érablières et d’épinettes, le vent y est bon et la brise
légère. Le contraste avec la ville donne le vertige. Celle-ci
m’apparaît alors d’autant plus réelle et mon attention s’y
pose comme plus volontiers. En dehors des cabines téléphoniques,
c’est l’endroit où j’écris avec la meilleure assiduité,
comme si une distance s’avérait utile pour bien discerner le
chaos urbain s’entortillant davantage chaque jour de vidanges,
à chaque passage piéton. À peine arrivé, en m’installant
sous le pommier en fleurs, je réalise mieux l’empreinte qu’a
sur mes narines l’odeur de l’asphalte chaude.
À la campagne, la lenteur règne, l’été prend tout son sens.
On y retrouve les joies des jours sans heures et la fluidité
d’un roman se lisant simplement, sans heurts. Nulle foule à
anticiper, nulle serviette sur laquelle marcher : quelle idée
que d’aller à la plage! Le moteur d’un VTT est plus doux à
mes oreilles que celui d’un Sea-doo, et j’échangerai toujours
l’ombre d’un pin contre celui d’un parasol (N.B. ceci est une
supplique pour être enterré sur la pinède Cossette). On s’y
baigne peu, on n’en ressent pas l’envie, car la fraîcheur de
l’endroit est remarquable du fait de rosées et d’ombrages
que l’on dirait perpétuels. Qu’y fait-on, au juste? Cultiver
des petits riens, cueillir des petits fruits ou s’adonner à l’étude
des variétés de vert. Ce qui est vain et ce qui est fécond
se combinent ici d’une amoureuse manière.
À tort ou à raison, je m’y sens comme Brault ou Vadeboncoeur,
ou comme un serviteur des mots pour qui la phrase
se formulerait selon une nécessité qui lui serait propre, hormis
moi-même, en quelque inexplicable sorte. C’est qu’en
cet endroit, on n’a pas le goût de provoquer quoi que ce soit,
encore moins de diriger ses pensées le long d’un sujet choisi
au préalable. Le Renaud cynique de la ville ne tient plus à
aller jouer dans le trafic (il ne le pourrait pas en fait) pour
pimenter son propos : il fait plutôt une sieste à l’intérieur
des murs de bois de la maison, la fenêtre ouverte. Pendant
ce temps, j’écris indolemment ces lignes, parce que ça me
tente, tiens, d’utiliser l’adverbe « indolemment ». Attendez…
non. Je croyais que c’était un trèfle à quatre feuilles, mais
j’avais mal vu, il en avait juste trois. Où en étais-je, déjà?
La pluie pleut : je ferais mieux de m’installer en dedans,
cet ordinateur étant peu réceptif à l’eau. Ici, les averses d’été
semblent plus longues, si bien que je m’endors. Juste avant
de plonger dans le sommeil du juste, je me dis que je reviendrai
en ville demain, car l’odeur d’asphalte mouillée

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