Droit de parole, un quarantenaire à bâbord

Publié le 15 septembre 2014
La une de Droit de parole  en mai 1989.
La une de Droit de parole en mai 1989.

 

Par Francine Bordeleau

À 40 ans bien sonnés, Droit de parole a bon pied, bon œil, une cuisse de velours comme Marie-Madelon si ça vous chante, et la canine bien incisive.
En cette année anniversaire, le camarade Marc Boutin, plume de Droit de parole reconnaissable à ses articles sur l’aménagement urbain, cherchait un slogan coup-de-poing pour le journal, l’idée générale étant : « On n’est pas là pour se faire aimer. »
Ça me fait penser au titre d’un discret et fort joli film réalisé en 2005 par le Français Stéphane Brizé. Je ne suis pas là pour être aimé, mais c’est une autre histoire.
De mon côté, et non sans une affectueuse ironie, j’aime décrire Droit de parole comme « le-journal-qui-projette-la-révolution-mondiale-à-partir-de-la-rue-Saint-Vallier ». Autrement dit, et pour paraphraser un cliché (« Se donner les moyens de ses ambitions ») cher aux dirigeants politiques et économiques : nous avons des tonnes d’ambitions dont nous n’aurons jamais les moyens.
« Ne pas être anarchiste à 16 ans, c’est manquer de cœur. L’être encore à 40 ans, c’est manquer de jugement », a écrit l’Irlandais George Bernard Shaw (1856-1950). Je ne sais trop ce que le camarade Boutin, Irlandais par sa mère, pense de Shaw, écrivain nobélisé en 1925, socialiste, anticonformiste, et aussi fort en aphorismes que l’était son contemporain et compatriote Oscar Wilde (1854-1900). Lui, c’était autre chose : marié, homosexuel, esthète et snob, starifié par la haute société anglaise avant d’en être banni, et finalement mort dans la misère à Paris.

Vivre pour des idées

Entre autres nuances de gauche, Droit de parole a connu sa période anarchiste. Heureusement à moins de 40 ans, nous dirait Shaw! Et s’est adjoint un certain Renaud Pilote, dont les chroniques ressemblent souvent à des nouvelles et dégagent pour ainsi dire un « lyrisme urbain » : des intermèdes bienvenus parmi tous ces articles sur la misère ordinaire, perpétuelle et insoluble, les promoteurs mécréants, l’ensemble de l’œuvre réalisée au centre-ville. En 2012, Renaud regroupait ses chroniques dans un recueil, Les Renauderies, illustré par Marc Boutin et vendu à la librairie Pantoute.
Au fil du temps se sont succédé auteurs plus, ou moins chevronnés (le pilier canonique comprenant, par ordre alphabétique, Marc Boutin, François G. Couillard, Pierre Mouterde, Malcolm Reid et Gilles Simard), et collaborateurs épisodiques issus des groupes populaires, tous souscrivant à une même philosophie : la lutte pour la justice sociale et la qualité de vie dans les quartiers centraux de Québec. Et ceux qui luttent, ce sont ceux qui vivent, comme l’a écrit Victor Hugo (mais dans l’ordre inverse).
Depuis le grand bétonnier Gilles Lamontagne jusqu’à l’empereur Régis 1er qui achève un premier septennat le 2 décembre, Droit de parole s’est autoproclamé mouche du coche municipal et empêcheur de dézoner en rond au gré des projets des tinamis promoteurs. La posture du journal a toujours été transparente : on est contre! Contre la dégradation des conditions de vie au centre-ville, contre des activités portuaires qui contaminent au nickel la population de Limoilou, contre l’ensemble des projets, mesures, politiques dont les effets connus et prévisibles sont la pauvreté et la marginalisation.
Droit de parole : nom explicite. Ses pages privilégient la voix du monde ordinaire encore obligé de réclamer le respect de droits élémentaires, comme celui de rouler à vélo à proximité de la place du Parvis, tristement réputée comme haut lieu de profilage social, sans se faire écraser par une autopatrouille. L’objectivité? Très peu pour Droit de parole qui affiche ses partis pris depuis 40 ans, quitte à s’attirer l’ire de groupes populaires même, comme dans le cas de l’épisode récent et houleux de l’îlot Irving, dans Saint-Jean-Baptiste.

L’après-40

En cette rentrée automnale, on consacre un peu de notre espace à l’autopromotion, au risque de pécher par narcissisme. C’est que mine de rien, la quarantaine constitue un âge honorable pour un journal communautaire. Car qui dit communautaire dit financièrement précaire (donc éphémère), les deux vont de pair aussi sûrement que Spirou et Fantasio, Grand Galop et Petit Trot ou Labeaume et Grosego.
Actuellement, le ministère de la Culture et des Communications notre principal bailleur de fonds incite fortement les médias communautaires à investir le web. Droit de parole a d’ailleurs son site (droitdeparole.org), peut-être pas encore aussi au point qu’on le voudrait, cependant, mais bon… Reste à voir si le ministère ne nous pousse pas, à court terme, vers la suppression du support papier, plus coûteux que les seules plateformes web.
Plateformes néanmoins utiles à la démocratie, force est de le reconnaître. N’allez pas croire qu’au niveau local, les technologies sont seulement la pierre d’assise du nouvo Saint-Roch, là où les Guy Blouin de ce monde font figure de parias. Ou la matière première des programmes de formation continue (autrefois appelée « éducation des adultes ») concoctés par le réseau public à l’intention, justement, des quadragénaires, voire des quinquagénaires en vacuum professionnel, puisque tout le monde est incité à se recycler dans les technologies.
Ainsi, les veilles à la mémoire de Guy Blouin doivent beaucoup aux appels lancés sur les réseaux sociaux. Un nombre stratosphérique de crétins galactiques s’y répandent en sottises, certes, mais la conscience citoyenne s’y fait aussi entendre. Lesdits réseaux facilitent la mobilisation. C’est sans compter tous ces photographes citoyens qui, à l’instar de Réal Michaud et D.-Max Samson, deux collaborateurs assidus de Droit de parole, sont souvent au bon endroit au bon moment et mettent en ligne la photo qu’il faut.
« Faites en sorte d’obtenir ce que vous aimez, sinon vous serez forcé d’aimer ce que vous obtenez », disait encore Shaw le socialiste. Cet aphorisme que j’interprète comme un appel à la démocratie et à la mobilisation sied bien à Droit de parole, je trouve. Juré : à l’instar de monsieur le maire vis-à-vis d’une certaine catégorie de salariés municipaux, le journal continuera de ne rien faire pour être aimé, et des deux, c’est monsieur le maire qui partira à la retraite le premier.

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