La tabagie

Publié le 14 juin 2014
Illustration: Marc Boutin
Illustration: Marc Boutin

Par Renaud Pilote

La nuance est subtile, car il s’agit pratiquement d’un dépanneur : on y achètera lait et journaux en oubliant que se cachent sous des rabats métalliques une horde de bâtonnets de cette herbe séchée dorénavant taboue. Cependant, un choix élargi de cigares aromatisés, de papiers à rouler et la présence de briquets Zippo fera tôt ou tard dire à un dépanné à l’œil averti : « Qu’on ne s’y méprenne, il s’agit bel et bien d’une tabagie ! ». Personne autour de lui, y compris le commis, ne réagira, car personne ne souhaite engager la conversation avec quelqu’un qui se parle tout seul, surtout dans une tabagie.

Cet individu qui éprouve à l’instant un bref moment de solitude est en l’occurrence un être tragique. Fumeur social, il avait commencé à bummer ses premières cigarettes à son entrée au cégep, puis il s’est acheté des King Size après quelques mois, pour prolonger un peu les discussions entre deux cours.

Quelques années plus tard, faute de budget (il étudiait en sciences humaines), il opta pour des Presto- Pack, mais celles-ci étaient à ce point mauvaises qu’il se résigna à payer un peu plus : les Peter Jackson rouges sont ainsi devenues sa marque de prédilection. Soudain, en mai 2006, on lui annonça qu’il ne pourrait plus fumer dans son bar préféré, qu’il était condamné à aller se les geler. C’en était trop, il résolut donc d’arrêter cette cochonnerie qui le ruinait à petit feu. Timbres, gommes, séances d’hypnose et d’acuponcture : rien n’y fit, si bien qu’on a pu le retrouver en juin 2014, dans cette file du dépanneur du coin, à chercher un semblant de réconfort en y allant d’une remarque empreinte de frivolité au sujet d’un dépanneur qui serait en fait une tabagie.

Sophocle eut été ému d’un tel destin. La fille en avant de lui était quant à elle particulièrement outrée d’avoir à subir cette éructation de l’esprit qui détruisait le précieux silence des lieux (Rouge FM ne comptant même pas comme du bruit, selon elle). Elle considérait que de telles considérations sur les peccadilles de la vie n’étaient jamais à ce point réfléchies et n’avaient pour but, à l’instar de la météo, que de socialiser médiocrement et ainsi moins avoir envie de mourir.

Tout cela était déplacé, n’aurait pas dû survenir et elle retenait son souffle pour que ce microévénement sombre dans l’oubli le plus vite possible. Elle se sentait davantage concernée par la censure faite par le gouvernement chinois au sujet des manifestations de Tiananmen que de son voisin immédiat qui voulait, par fantaisie, remettre en question la sémantique de ce dépanneur minable. Pouvait-elle juste acheter son Monde Diplomatique et sacrer le camp ? Pas tout de suite, car Mme Lebel (connue de tous dans la place) leur refaisait le coup classique de chercher le change exact, opération d’une durée hélas indéterminable.

La bombe de l’expert patenté ès Tabagies était tombée au moment même où la main du commis, tendue vers le porte-monnaie de Mme Lebel, se déposait un instant sur le comptoir, fatiguée. Il était en training et pour lui, la phrase eut l’effet d’un déclic de briquet qui s’allume dans sa tête. Il n’eut pas le courage de piper mot de son excitation tout intérieure, sachant que son boss le regardait et qu’il provenait d’un client plus loin dans la file, mais s’il avait pu renchérir sur la déclaration, il aurait dit sa joke sans hésiter : « Je sais, je travaille dans une tabagie pis je vends du tabac, sti ! » Il la lui dirait la prochaine fois, ça, il nous en passe un papier.

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