
La clarté d’un ciel dégagé se reflète, en moi.
Jack Kerouac, Dharma Bum1958
Adaptation libre
Soudainement, à Québec, on rêve « d’instagrammer » les escaliers de la ville. Au-delà de « l’intérêt publicitaire » et du terrain de jeu qu’on offrira aux artistes, force est d’admettre que, quelqu’un, quelque part viendra « jouer », tout comme je le faisais lorsque j’étais un enfant du quartier Saint-Sauveur, dans la falaise nord de Québec.
C’est un geste qui mène tout droit à la revitalisation et à la mise en valeur de la falaise, véritable démarcation paysagère, coulée verte luxuriante, qui lie les quartiers centraux de Québec. On progresse et comme se plaît à dire le maire : « on va la faire avancer, cette ville » : mais, il va sans dire, jamais sans la falaise nord de Québec. On veille au grain.
Un escalier pour un escalier. Sans y investir un sou, coincé entre les immeubles miteux de New York, privé de lumière, un escalier du Bronx est devenu « instagrammable » instantanément au point où les touristes qui affluent dérangent les résidents. Comment? Facile. On l’a utilisé pour y faire danser un psychopathe, le Joker, dans un film à succès du même nom.
Choisir. On garde nos escaliers « sobres et ouverts » sur le paysage et sur un aménagement cohérent de la ville, proportionné et posé, ou on les coince entre des immeubles de grande hauteur, densifiés, qui se pressent les uns contre les autres en se butant contre la falaise, comme à New York (le récent projet de l’îlot Dorchester, démesuré et trop près de la falaise, devant l’escalier du Faubourg, crée ce genre de précédent néfaste, en carence de composition urbaine).
Nelligan a écrit : « Laissez-le vivre ainsi… c’est un rêveur qui passe… c’est une âme… ouverte sur l’espace… qui porte en elle un ciel de printemps auroral. » Cet énoncé du poète peut certes bénéficier à tout bon étudiant(e) en architecture et, ce faisant, à la qualité du monde construit, en devenir.
À la pointe est du rocher de Québec, devant le large plan d’eau du bassin Saint-Laurent, s’ancre, se cramponne et s’élève un tout petit escalier nommé Frontenac. Étudiant, dopé de fatigue par une nuit blanche de travail, à dessiner, concevoir et à refaire le monde, « vidé » et en relâchement d’adrénaline, puisque l’école d’architecture n’est qu’à quelques pas, au petit séminaire, j’allais souvent à cet endroit pour plonger mon regard vers l’est, dans la lumière naissante des aurores de la vallée du Saint-Laurent. L’architecture, la création, « réside » là, dans cette fine lumière naissante des aurores matinales.
Cet été, on remplacera les marches de bois, trop usées, de l’escalier Frontenac.
L’eau, au fil du temps, peut éroder, user et sculpter le roc. À mon arrivée à Chicago, en 1998, de retour du Texas, après un dur séjour en Inde, j’ai posé pied sur les marches de granit usées du grand escalier de la gare de trains Union Station. Les foules, au fil du temps, comme l’eau d’une cascade qui frappe incessamment le roc, avaient de leurs pas, par engouement pour cette ville, déformé les marches de granit devenues ondulées, créant un effet lunaire sous la lumière du matin. Tellement spectaculaire que certains visiteurs les touchaient de leurs mains et concluaient qu’on avait fait exprès, que ces « marches usées » avaient été placées là volontairement pour épater, pour « Instagrammer ».
Et puis, comme ce qui viendra pour l’escalier Frontenac de Québec, on a retiré les vieilles marches de granit, trop usées. Ces marches qui ondulaient sous les pas incessants des voyageurs, comme les eaux du lac Michigan tirées par la force du vent et des marées lunaires, n’existent plus.
Au pied de la falaise nord de Québec, là où enfant j’allais jouer, la première rue qui longe le roc de Québec, au-dessus de la faille géologique de Logan, est nommée en l’honneur du physicien et astronome français François Arago (1786-1853). À Paris, on a disséminé une série de médaillons de bronze dans le sol, le long du méridien de Paris. La juste « mesure » du scientifique a fait « marque ».
Prendre la pleine mesure du paysage de Québec est non seulement souhaitable, mais de responsabilité collective. La plupart des escaliers de Québec tranchent la falaise nord de la ville. L’escalier du Faubourg, conçu par l’architecte Charles Baillairgé (1826-1906), n’a qu’à recevoir un nouveau disque comme palier supérieur, un large marquage de bronze au sol, à la manière des médaillons de Paris, bonifiés, et nous créerons ce lien que cherchait Jean-Paul L’Allier, à peu de chose près et à peu de frais. La proposition est solide et désormais publique.
Les escaliers de Québec sont disséminés dans les falaises et le relief de la ville. Ils s’inscrivent en complément des percées visuelles de la cité et, bien souvent, en sont l’aboutissement. En fait, ces escaliers sont des encoches de plus dans une ville en gradins, attachée à ses falaises et ouverte sur l’immensité de la vallée du Saint-Laurent. À ce moment précis, comme Jack Kerouac, en bout de parcours, en « escalier et en élévation » ayant « épuisé » une percée visuelle tout entière, comme par un matin auroral, le ciel dégagé de la vallée du Saint-Laurent s’ouvre, se reflète et s’inverse en soi. C’est l’expérience du sublime de la ville et du paysage. C’est ce que je vous souhaite, Québec vous l’offre.