Les conséquences urbanistiques de l’invention du Vieux-Québec

Par Rémi Guertin, géographe
Publié le 19 février 2026
La Fresque des Québécois, Vieux-Québec. Photo: Marc Boutin (archives DDP)

Voilà 40 ans que le Vieux-Québec porte le statut du Patrimoine mondial. Un honneur certain, mais non sans conséquences : la pression touristique engendre chez nombre de résidents un sentiment de dépossession, comparable à celui observé à la Butte Montmartre ou à Barcelone; le surtourisme est certainement une cause du dépeuplement du Vieux-Québec.

Mais le Vieux-Québec est-il vraiment vieux? Si l’occupation du site est ancienne, plus de 70% du bâti a été construit après 1800. Les communautés religieuses ont conservé leurs propriétés jusqu’au début du XIXe siècle, laissant le centre passablement vide, comme il le demeure aujourd’hui. Place Royale fut reconstruite à neuf à partir d’une vision idéalisée, puisque nous n’avons aucune représentation du quartier sous le régime français. Quant aux fortifications, elles furent en partie détruites puis remodelées sur ordre du gouverneur Dufferin.

Pétri des idéaux du Gothic Revival qui glorifiait le passé, Dufferin a littéralement vieilli Québec. En découvrant les murs d’escarpe et en les coiffant de tourelles d’opérette, il a donné à Québec une allure de forteresse médiévale, alors même qu’elle était sur le point d’être modernisée. En effet, l’élite locale avait plusieurs projets de développement, dont la destruction des murs. L’élite moderne aurait adhéré au projet conservateur du gouverneur en raison du désarroi économique qui emportait alors la ville; on espérait relancer l’économie par le tourisme. Dans cette perspective, les aménagements de Dufferin s’apparenteraient à une disneyification avant l’heure du paysage de Québec.

L’intervention de Dufferin aurait pris au piège cette élite, désormais responsable de la conservation d’un centre artificiellement figé dans le passé. Ce fut un « piège paysager » : l’élite locale serait devenue conservatrice (au propre comme au figuré) parce que le sens du paysage où se trouve son hôtel de ville avait changé. Incapable d’assouvir ses désirs de modernités dans sa position, cette élite aurait-elle reporté ses ambitions modernistes au-delà des murs? En frappant le centre d’un interdit, Dufferin se trouvait à répartir spatialement le lieu du patrimoine et le lieu de la modernité.

L’invention du Vieux-Québec par Dufferin aurait transformé Québec en ville binaire : un cœur préservé, entouré d’une périphérie livrée à une de modernité extravertie en apparence, comme si la privation au centre avait engendré son contraire exagéré en périphérie. Paradoxalement, cette modernité serait plus convenue qu’il n’y paraît, en raison d’un conservatisme hérité du piège paysager de Dufferin. Ce faisant, certains quartiers de Québec présentent des paysages parfois stéréotypés ou fragmentés par des aménagement et des projets rapides et peu inspirés au regard des idéaux de cette ville du patrimoine mondial.

La valorisation du Vieux-Québec aurait également eu pour effet de fragiliser la protection du patrimoine extramuros. La maison Pasquier, construite vers 1700, fut démolie dans une relative indifférence. Plusieurs maisons des faubourgs, presque aussi vieilles que celles du Vieux-Québec, sont démolies et remplacées les unes après les autres, transformant sans trop qu’on s’en rende compte le paysage si festif de ces quartiers. La Grande Allée est de plus en plus fragmentée en sections un peu disparates. Le chemin Sainte-Foy, par son paysage architectural unique, mériterait d’être protégé, car il retrace comme un livre ouvert les vagues successives d’urbanisation qui ont façonné Québec, révélant l’évolution de son architecture et de son paysage.

Comme le rappelait Laurier Turgeon, un professeur de l’université Laval, il y a « un déficit de recherche » sur « les grands enjeux qui concernent le Vieux-Québec ». Faudrait-il étendre la réflexion à des considérations plus larges? Car, si la protection du Vieux-Québec a eu des effets touristiques et économiques indéniables, elle a sans doute aussi redéfini l’urbanisme à Québec qui serait à la fois en réaction à cette obligation de protection d’un centre idéalisé au XIXe siècle et à la nécessité d’inventer une ville au-delà des murs du Vieux-Québec.

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