Le Venezuela et les tromperies trumpiennes: des clefs pour comprendre

Par Pierre Mouterde Sociologue, essayiste
Publié le 21 février 2026
Marche de solidarité avec le peuple Vénézuélien le 11 janvier à Québec. Photo: DDP

Tant de choses ont été écrites sur le Venezuela depuis le déploiement militaire états-unien autour du Venezuela et l’enlèvement du président Nicolas Maduro et de son épouse le 3 janvier 2026, qu’il vaut la peine de rappeler quelques vérités élémentaires.

Si Hugo Chavez, ce dernier n’est pas exempt de critiques – il avait lui-même évoqué avant de mourir en mars 2013 la nécessité d’effectuer pour son régime « un coup de barre » en luttant contre la bureaucratisation – , il a cependant été, en particulier de 1999 à 2007, à l’origine de transformations constitutionnelles, économiques, sociales et politiques extrêmement prometteuses pour les classes populaires du Venezuela auxquelles il a redonné un véritable élan émancipateur, notamment à travers une forte baisse des taux de pauvreté et d’extrême pauvreté, le développement de missions sociales et la mise en place de formes embyonnaires de pouvoir populaire. Il en va tout autrement de Nicolas Maduro quoiqu’élu démocratiquement en 2013 (mais avec tout juste 50,6% des voix), ne suivra pas la voie alternative souhaitée par Chavez à la veille de sa mort. Ni même celle de chercher à pactiser avec l’opposition, selon les règles démocratiques vénézuéliennes alors en vigueur. Mieux, il s’enfermera chaque fois plus dans des politiques autocratiques, en multipliant au fil des ans les interventions et les législations répressives, y compris envers les forces de gauche : Parti Communiste Vénézuélien, Patrie Pour Tous, etc.

Le pétrole vénézuélien est une manne pour les grandes entreprises américaines!

L’on sait que le sol du Venezuela en renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils (soit environ 17% des réserves mondiales). L’on sait aussi que le pétrole vénézuélien, a été découvert à partir des années 1910, notamment aux abords du magnifique lac Maracaibo, aujourd’hui écologiquement saccagé. Et ce sont pour une bonne part des entreprises états-uniennes et britanniques qui ont pu en exploiter les gigantesques ressources, qui ont réussi grâce à la complicité du dictateur d’alors Vicente Gomez (1908-1935) et aux nombreux passe-droits qui leur confera, faire des profits considérables et amasser au fil des décennies des richesses fabuleuses « excédant », ainsi que le rappelle Eduardo Galeano, en citant l’économiste Domingo Alberto Angel, « les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l’Inde ». Il rappelle aussi qu’en 1970 –année dont rêve avec rapacité nostalgique, Donald Trump– « la moitié des profits que les capitaux américains avaient extraits de l’Amérique latine provenait du Venezuela », alors qu’à cette époque ce pays était à la fois un des plus riches, mais aussi un des plus pauvres et des plus violents de tout le sous-continent.

Il est bon d’ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées un peu plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andres Perez en 1975-1976, l’ont été avec indemnisation et ne l’ont pas été au détriment des entreprises étrangères qui ont pu par la suite s’orienter vers des secteurs plus profitables de transformation, pendant que la nouvelle compagnie vénézuélienne, la PDVSA prenait le relais de l’exploitation directe. Enfin en 2001, Hugo Chavez n’a fait que s’assurer que les revenus de la PDVSA reviennent intégralement à l’État et ne tombent pas dans les mains de multiples intermédiaires corrompus. Ce qui lui a valu en 2001 une tentative de coup d’État, auquel s’était activement associée Maria-Corina Machado, néanmoins prix Nobel de la paix 20251. Il y a donc bien depuis plus d’un siècle, la présence au Venezuela d’un impérialisme US très actif qui a su piller à son profit –notamment à travers les règles du soi-disant « libre » marché capitaliste– une bonne partie des richesses de ce pays. Faisant notamment que –quand Chavez est arrivé au pouvoir en 1998– il y avait encore dans son pays, 49% de la population vivant en état de pauvreté et 27% en état d’extrême pauvreté2.

Plus que la doctrine Monroe : la doctrine Donroe !

Avec Trump, il y a plus que la simple continuation de la politique habituelle des USA, toujours traditionnellement plus ou moins maquillée par de pseudos justifications d’ordre démocratique ou de lutte contre le communisme. Avec Trump, on ne prend même plus la peine de ces précautions oratoires, et on va droit au fait, et sans alibi aucun, revenant sans nuances aucune, aux principes premiers de la doctrine Monroe (1823, l’Amérique aux Américains), rebaptisée pour l’occasion doctrine « Donroe », voulant que l’Amérique latine soit d’abord et avant tout l’arrière-cour des USA, avec ce que cela signifie de pillages et d’accaparement des ressources matérielles et humaines disponibles.

Sans doute faut-il, pour comprendre ce changement de ton, faire appel aux nouveaux conflits inter-impérialistes qui sont en train de se nouer à l’échelle du monde, notamment entre les USA –la première puissance économique du monde, mais en difficulté et déclinante, et la Chine, la puissance économique montante, disposant de ressources humaines et matérielles potentiellement énormes et se posant d’ores et déjà comme sa concurrente directe. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut sans doute aussi replacer ces bouffées agressives et pleines de ressentiment des politiques trumpistes dans le contexte d’un capitalisme mondialisé (un « capitalisme de la finitude » disent certains), secoué, traversé par d’importantes crises qui se combinent les unes aux autres et qui donnent l’impression que nous entrons dans une véritable « crise de civilisation », de portée anthropologique, faisant que toutes les dimensions de la vie humaine (économiques, sociales, politiques, sanitaires, techniques, culturelles, etc.) finissent par être questionnées, mais sans qu’apparaissent de véritables alternatives politiques émancipatrices susceptibles d’être mises en branle dans le court ou moyen terme.

Ce ne sera pas une simple partie de campagne!

Trump a compris qu’envahir le Venezuela ne serait pas une simple partie de campagne. Il reste dans la population vénézuélienne, à cause même du chavisme et de son influence vivace dans les classes populaires, de forts sentiments anti-impérialistes; sentiments que Maduro a su reprendre à son compte en organisant, au sein des secteurs populaires qu’il contrôle, des milices d’auto-défense populaire. Quant aux officiers des forces armées vénézuéliennes, bien des intérêts économiques – et pas seulement idéologiques ou patriotiques – les ont poussé à être fidèles au régime maduriste et à rester relativement unis face aux appels de l’opposition comme aux menaces d’invasion états-uniennes. Notamment parce qu’ils ont été très rapidement associés, non seulement aux tâches de gestion de grandes entreprises publiques, mais aussi aux profits générés par la CAMIPEG, compagnie militaire fondée en 2016 s’étant spécialisée dans l’extraction minière, pétrolifère et gazière, et oeuvrant en particulier dans l’arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Il y aurait ainsi en tout, plus de 1600 officiers de haut rang de l’armée vénézuélienne directement investis dans la gestion et la direction d’entreprises privées et publiques vénézuéliennes3. Il s’agit donc d’un régime qui garde, malgré toutes les crises auxquels il a dû faire face, des atouts solides, tant en termes économiques que militaires.

D’où l’intérêt pour l’administration Trump d’une intervention militaire prenant la forme d’un kidnapping du président (et de son épouse), et en sous-main d’une négociation déjà initiée en novembre 2025 avec Maduro lui-même, mais que, suite à son échec, il poursuit dorénavant – chantage militaire et économique en prime – avec certains secteurs maduristes plus dociles, et qui sans doute, d’une manière ou d’une autre, ont facilité la brutale ex-filtration du président (avec plus de 30 morts de sa garde rapprochée).

2Voir Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde : Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d’un processus de changement social, Montréal, M éditeur, 2012

3Voir Patrick Guillaudat, Pierre Mouterde, Les couleurs de la révolution, p. 134/135, Paris, Syllepse, 2022

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