
Leur histoire d’amour, née de l’amour de la litté rature et de la philosophie, s’annonçait prometteuse. Mais ils ne vécurent pas heureux.
Elle travaillait dans la boulangerie située juste à côté de la librairie d’occasion où lui était libraire. D’emblée il exerça sur elle la plus grande fascination. Puis il disparut pendant quelques années pour aller vivre d’autres vies sous d’autres cieux. Ils se sont revus par hasard rue Saint-Jean (l’auteure habite à Québec, son livre est une autofiction) à la faveur d’un lancement. Tous deux ravis de ces retrouvailles, apparemment.
Leur histoire pouvait donc commencer. Mais elle se terminera abruptement, par un suicide, comme on l’apprendra au tout début. Après ce geste que l’être aimé avait prémédité, et soigneusement préparé, même, il ne reste plus à la narratrice de Et le chant reste beau, outre une lettre et un colis contenant les œuvres d’auteurs fétiches, que désarroi, stupeur, incompréhension, culpabilité, remords. Et celle-ci de refaire le fil des événements, de réexaminer des moments clés, de se remémorer des conversations, dans le but aussi légitime qu’illusoire de trouver des explications à ce qui est aussi appelé « mort volontaire ».
C’est moins un vide qu’une béance, une plaie ouverte qu’a laissé par son suicide l’absent jamais nommé. Et pour cette endeuillée par suicide qu’est l’auteure et narratrice, il s’agit, avec ce récit autofictionnel, de « donner du sens à l’insensé », de « penser l’impensable de la mort », et en particulier de cette mort-là (le suicide).
Dans la tentative peu ou prou désespérée de donner du sens à ce qui semble si absurde, l’écriture joue donc un rôle salvateur. L’écriture, et aussi le riche patrimoine légué par les Rainer Maria Rilke, Lou Andreas-Salomé, Friedrich Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra), Henry James Thoreau, Hermann Hesse (Knulp), Albert Camus et autres Herman Melville (Bartleby) : tous auteurs qui ont nourri la vie du couple, et qui servent d’assise au dialogue que la narratrice entretient continûment avec le défunt.
Ce dernier ne se laisse pas cerner aisément. Il a beau coup écrit mais n’a pas publié, refusant les modifications demandées par les éditeurs. « Tu chérissais la défaite », dira de lui sa survivante. Il s’élevait contre le confort et la facilité parce que ça bouffe la volonté. Et il se reconnaissait une parenté avec le fameux Bartleby de Melville, ce clerc de notaire exemplairement consciencieux et efficace qui, du jour au lendemain, s’opposera à toutes les tâches en brandissant le leitmotiv « Je préférerais ne pas » (« I would prefer not to »). Symbole de la résistance passive, Bartleby a fini par se laisser mourir de faim…
Et c’est ainsi, en façonnant un vaste faisceau inter textuel, que Sara Garneau parvient, avec ce premier livre, à transcender le simple récit de soi. Autofiction consacrée à l’exploration de zones de douleur intime, certes, Et le chant reste beau apparaît aussi comme une conversation littéraire et philosophique montrant combien certaines œuvres sont indispensables à nos vies mêmes.