
L’Île d’Orléans un dépotoir
Un cimetière
Parcs à vidanges, boîte à déchets
U.S. parkings
On veut la mettre en mini–jupe
And speak English
Faire ça à elle, l’Île d’Orléans
Notre fleur de lys
-Le tour de l’île, Félix Leclerc (1975)
Il lampe un rhum morbleu de chez nous, la plage est ouverte, mais sans accès à l’eau. Si le rhum Legendario se fait rare en ces temps difficiles pour Cuba, faire trempette dans cette Baie est un événement plus extraordinaire que le passage de la comète Halley. Je sens Doc cynique et déprimé. Il me lance :
-Entre les lignes de haute tension, la vue imprenable sur la Desolation Road de Québec et les égouts qui débordent à la moindre averse, on se croirait presque aux Maldives. Si les Maldives étaient un dépotoir industriel, évidemment.
Doc n’a pas le cœur à la fête. Bien qu’il fête toujours un peu. Il toise l’horizon, zyeute les goé lands qui plongent dans un ramassis de détritus coliformés et bien métallisé dont la texture rap pelle une sorte de crêpe de diesel qui flotte avec son parfait rouge aux nickels de Glencore.
Il sourit béatement, me regarde et dit :
-Imagine vieux ! Imagine le paysage avec QSL : le doux tintement des grues à cinq heures du matin, le ballet impressionniste des camions semi-remorquent, et cette splendide muraille de conteneurs qui cachera enfin l’île d’Orléans ! Je propose à Doc d’aller marcher sur les battures de Sainte-Pétronnille. Il me regarde d’un air médusé :
par quel moyen ?
ben, en vélo ?
ou sul’ pouce tant qu’à faire !
pas fou…
La magie veut qu’on se soit déplacés aisément de l’autre bord de la flaque d’huile sans effort. Doc a scruté tout autour, avalé encore des shots de morbleu et m’a lancé :
-C’est d’un charme fou mon ami ! Osons pour vrai les contours qui se dessinent. On va enfin pouvoir remplacer le parfum des fraises fraîches par la douce odeur du diesel des dix-roues en plein mois de juillet. Les touristes américains vont adorer faire du vélo sur le chemin Royal entre deux semi-remorques qui klaxonnent. Ça doit être ça la conception du « patrimoine dynamique », j’imagine ? Dans tous les cas, c’est tellement plus moderne que cette nature ennuyeuse et ces couchers de soleil redondants.
*
Lorsqu’il est teigneux de la sorte, je le laisse tranquille. De toute façon, je me suis téléporté chez Éluard ; boom, vite un serré !