
Quand ma femme Réjeanne et moi avons planté nos racines à Québec, on ne voyait presque pas de Noirs dans les rues de la ville. C’était en 1970, et nous, on était dans la trentaine. On arrivait de Montréal et Toronto.
Cela a changé, et beaucoup. Une population noire est bien présente à Québec maintenant. Des pionniers comme le poète Alix Renaud et le chanteur Karim Ouellet ont marqué le passé noir de la ville. Ils ont annoncé un avenir noir, aussi. Je pense que Québec (et Droit de parole) ont maintenant besoin d’un peu plus de points-de-vue noirs. En voilà un ! Celui de mon ami Radjoul, du Togo, en Afrique de l’ouest.
Radjoul Mouhamadou peut dire des choses qui étonnent, mais qui provoquent la réflexion. Il est Africain, Radjoul. Il vient du Togo, où plusieurs langues africaines se parlent depuis des siècles. Le pays a été francisé au XIXe siècle sous l’impact d’une colonisation par la France. Aujourd’hui Radjoul enseigne la science politique au collégial et travaille un doctorat à Laval.
Il a publié un intéressant livre il y a quatre ans : « Créoliser le Québécois, réflexions sur la langue, l’identité et le rapaillement. » (Éditions Somme Toute, 2022. Radjoul aime citer les auteurs québécois… dans ce titre je vois une allusion à L’homme rapaillé de Miron.)
Dans son ouvrage, Radjoul pose une importante ques tion dès le début, en citant un livre de Pierre Perrault sur les écrits de Jacques Cartier :
« Il y a des gens à ladite terre», l’explorateur Jacques Cartier fut le tout premier à l’admettre.
« D’autres gens, qui parlent un autre langage (commente Pierre Perrault) sur une terre toute entière vouée au large et à la mer » …
Cet intérêt que mon ami a pour les Amérindiens s’explique. Radjoul est arrivé ici en 2016. Cela était à peu près l’instant de notre histoire où nous pouvions voir que, si l’éveil des Québécois et la soif d’indépendance étaient la grande nouvelle du XXe siècle, dans ce siècle l’éveil des Premières Nations est la grande nouvelle au Canada.
Radjoul s’est plongé dans toutes sortes de documents en écrivant son livre. Il a relevé le mot Aminanou. Un mot Innu, nous dit-il, qui veut dire quelque chose comme conversation. C’est ce qu’il faut développer maintenant, aminanou entre ethnies, dit-il.
Radjoul campe son livre comme un essai sur la langue. En fait, il déborde ce sujet de loin, c’est un essai sur tout ce qu’un Africain francophone à l’esprit révolutionnaire peut découvrir en s’installant au Québec. Je lui ai offert mon livre sur ma découverte du Québec dans les années 60, Notre parti est pris. « Tu aides à mon éducation, Malcolm » m’a-t-il murmuré.
Les deux livres parlent beaucoup du… joual.
Le groupe Parti pris, un groupe de 1963 à la fois lit téraire et indépendantiste-de-gauche, a beaucoup em brassé le joual, et a aidé le Québec à vivre son langage fièrement. Radjoul, dans Créoliser le Québécois (écrit, ironiquement, dans un français très « correct ») a une grande affection pour le joual, lui aussi. (Je dirais qu’il me dépasse quasiment. Mon idée du Québécois c’est une sorte de dialectique entre le joual et les longues campagnes pour le bon français.)
Les titres qu’il donne à ses chapitres communiquent très bien son attitude :
« LES QUÉBÉCOIS N’ONT PAS D’ACCENT »
« JE RÊVE D’ÉCRIRE UN GRAND ROMAN QUÉBÉCOIS »
« CE QU’IL FAUT PRÉSERVER C’EST LE VARIANT QUÉ BÉCOIS ET NON DÉFENDRE LA LANGUE FRANÇAISE »
« AUCUNE LANGUE N’EST CLOSE SUR ELLE-MÊME »
« LES CRÉOLES SONT DES LANGUES COMME LES AUTRES »
Le mot et l’idée du Créole est précieuse pour Radjoul Mouhamadou, je dirais. Parce que c’est le mot qui fédère les diverses formes que le français a pris dans le monde Afro-descendant, des deux côtés de l’océan Atlantique. Au Togo et en Haïti, par exemple. Il invite le Québec à rejoindre cette fédération linguistique.
C’est ce que je ressens depuis que je croise des visages « noirs, » ou mieux dit, des visages Afros, dans mes marchés quotidiens de Québec, dans les rues de ma ville.
Quand je passe devant la murale de Québécois noirs célèbres sur le mur du Centre Communautaire Lucien Borne. Et quand j’écoute les performances hip-hop, ou les entretiens de « black history », de Webster.
(Webster est le fils d’une famille de Limoilou africaine du côté paternel et québécoise-de-souche du côté de sa mère et il déborde de mots comme un Dictionnaire Webster.)
Voilà l’atmosphère, le jour où j’ai rencontré Radjoul.
C’est l’époque qu’on vit. C’est le contient où on vit. J’suis content d’être là.