
Ça se passait tout récemment au café Musette, sur Grande-Allée et je vous assure, il y avait quelque chose de beau, de doux et de très réconfortant à les voir assises toutes deux là, en face de moi, l’aînée, visiblement intimidée et tripotant gauchement son napperon et la plus jeune qui arborait un sourire amusé en attendant mes questions.
Je vous parle ici de Colette Cimon, une jeune septuagénaire et bénévole à l’Entraide du Faubourg (Québec) et Yvette Trempe, une charmante dame toute petite et menue, que la première accompagne depuis des années et qui peut se targuer d’être centenaire depuis mai dernier.
Oh, mais, je sais… Centenaire, ça peut maintenant paraître tellement banal aujourd’hui, surtout si comme Yvette la personne n’a pas été une artiste connue, une scientifique de renom ou une féministe exceptionnelle. N’empêche : saviez-vous qu’en 2024, au Québec, il n’y avait que 2620 personnes qui composaient ce club très sélect des centenaires ? ! C’est- à-dire 0.03 % de la population du Québec au complet ? !…* Une rareté, vous dites ? !
Colette est une ancienne travailleuse de CPE pour qui redonner est une seconde nature, et la pétillante Yvette, elle, qui occupe toujours un petit trois et demie voisin du café, ne tarit pas d’éloges envers cette amie qui vient la visiter chaque semaine en plus de l’accompagner partout : à l’épicerie, à la pharmacie, au resto et chez le médecin.
— Elle est tellement gentille, lance-t-elle en lui posant la main sur le bras… J’aurais tellement aimé ça avoir une amie comme elle dans ma vie d’avant. Un compliment que lui retourne aussitôt Colette pour qui son aînée est devenue une véritable amie elle aussi.
— Elle est vraiment intéressante, allumée, elle me raconte toutes sortes d’histoires du temps de sa jeunesse, à Maskinongé. Elle s’informe de l’actualité, parle des jeunes et elle haït Trump (rires). Pour moi qui suis maintenant grand-mère et qui ai besoin de me sentir utile, Yvette, c’est vraiment une perle. La cerise sur le sundae !
Autrement, bien qu’elle soit semi-voyante et qu’elle souffre de plusieurs affections physiques (maladie de Reno, prosopagnosie, vessie défaillante, etc.) madame Trempe a encore sa routine. Ainsi, avant ou après la visite quotidienne de l’infirmière qui vient lui mettre des gouttes oculaires, elle peut popoter, faire du ménage, laver son plancher ou son balcon, et même, une fois qu’on lui a enfilé l’aiguille, elle peut faire de la couture, elle qui à dix-huit ans travaillait à vingt cennes de l’heure dans une manufacture de pantalons de sa région. Une enfance difficile
— À cette époque, avec le peu d’instruction que j’avais (une septième année) c’était très difficile de s’en sortir seule. Et moi, rajoute celle dont l’enfance très pénible a été marquée par la violence et l’acrimonie de sa mère, j’avais tellement hâte de partir de chez nous. « Ma mère me rendait responsable de la mort de mon petit frère emporté en bas âge par la maladie, raconte- t-elle, et à cause de ça, elle me battait. Et comme dans le film d’Aurore, mon père, qui était un mou, la laissait faire et parfois même, il me cravachait lui aussi. Heureusement, soupire l’aïeule, j’avais mes chats pour me consoler. Ah, ceux-là, j’en prenais bien soin et ils me l’ont tellement bien rendu. »
« Dans ce temps-là, poursuit Yvette, la religion catholique était partout dans nos vies, mais un rien nous rendait heureux. Courir dans les champs, s’agripper après la queue des vaches du voisin, faire du patin à roulettes …
Puis, à vingt-cinq ans, je me suis mariée et même si mon homme était un violent et un taiseux, j’ai pu accoucher de deux beaux enfants, soit un garçon et une fille. Leur naissance, confie-t-elle, c’est mon plus beau souvenir.
Mais, j’avais donc de la misère à prendre ma place, reprend la frêle dame. Que voulez-vous, avec ma petite chevelure blonde, j’ai passé ma vie à avoir l’air plus jeune que mon âge réel. Une fois, même, au moment d’acheter des meubles, le vendeur n’a jamais voulu me servir, disant attendre la visite de mon père pour le faire… Imaginez ! » Le temps qui reste Plus tard, à l’âge de soixante-deux ans, Yvette est arrivée à Québec où elle a vécu à différents endroits, dont le quartier Saint-Sauveur où elle a acheté une maison en copropriété avec sa fille Jocelyne. « Ça, dit- elle, la maison, les plates-bandes autour, la décoration, c’est un des plus beaux temps de ma vie. »
À bientôt cent un ans, madame Trempe, en dépit de toutes ses maladies et ses diminutions, tente d’égrener le temps qui lui reste le mieux possible. Elle goûte à la vie au maximum. Elle a obtenu le droit de terminer ses jours avec l’AMM (l’aide médicale à mourir) mais elle n’a pas encore décidé du moment crucial.
– Quand ce sera le temps dit-elle, ce sera le temps.
Avec leur douce parlure, leurs gestes de tendresse et leurs sourires complices, je vous assure, j’ai senti qu’il y avait quelque chose, une sorte de grâce qui nous avait constamment enveloppés, au café Musette, cet après-midi-là. Et en quittant, je me disais qu’écrire sur ces deux femmes, même si je n’avais pas eu « Jeannette Bertrand » en face de moi, c’était aussi avoir le privilège de rendre hommage aux dizaines de milliers de Colette de ce monde qui prennent soin des dizaines de milliers d’Yvette, un peu partout au pays.
Voilà quelque chose, une constante qui fait du Québec un endroit où il fait encore bon vivre.
Merci à tous ces gens-là. Merci.
*Institut de la Statistique du Québec