Jeune, plus précaire: le portrait changeant de l’itinérance à Québec

Par David Johnson
Publié le 15 décembre 2022
Marie-Noëlle Béland, directrice de l’Engrenage. Photo: David Johnson

Une centaine de personnes remplissaient la salle de l’Engrenage au sous-sol de l’église Saint-Roch lors de la Première rencontre citoyenne sur l’itinérance et la cohabitation à l’Engrenage le 5 décembre dernier.

Il n’y avait pas de place assise pour tout le monde. Un témoignage sans équivoque de la préoccupation, des inquiétudes, de la tristesse, que soulève la réalité grandissante de l’itinérance à Québec. Je suis assis à une table avec deux journalistes, deux adjoints d’élus, un père de famille qui élève ses enfants dans le quartier Saint-Roch ainsi que plusieurs autres résidents du centre-ville.

Dans son mot de bienvenue, Marie-Noëlle Béland, directrice de l’Engrenage, souligne l’importance de l’ouverture d’esprit dans l’objectif d’améliorer la cohabitation dans le quartier : “Il faut être capable de se parler. Il faut prendre en compte la réalité de l’autre.”

Comprendre cette réalité n’est pas nécessairement facile pour tout le monde. Annie Fontaine, professeure à l’université Laval, étudie le phénomène de l’itinérance depuis de nombreuses années. Lorsqu’elle prend parole, elle dresse un portrait d’itinérants vivant une « désaffiliation sociale” généralisée, “une absence d’appartenance à quelque chose qui permet une certaine stabilité”. Même un lieu: un itinérant n’a souvent même pas “le droit d’être quelque part”.

Le vécu d’un itinérant peut être lourd. La violence familiale, la toxicomanie, les enjeux de santé physique et mentale, peuvent faire partie du quotidien, la réalité qu’ils essayent de gérer, de fuir. Des gens qui ont perdu la protection qu’offraient le milieu familial ou éducatif, un réseau social, un logement. C’est une réalité vécue par des individus, mais l’enjeu est sociétal, souligne Mme Fontaine.

Elle note également qu’une bonne partie de l’itinérance est cachée. Des gens peuvent trouver des stratégies pour ne pas être vus: dormir sur le divan chez des amis ou dans un véhicule ; entrer dans une relation violente pour avoir une place où dormir. Ces situations peuvent être très précaires, selon Mme Fontaine, cependant aider cette population s’avère difficile car elle est cachée.

À l’approche de l’hiver

Boromir Vallée Dore, directeur du Réseau solidarité itinérance du Québec, constate la difficulté d’avoir des statistiques fiables pour dresser un portrait de l’itinérance. On ne peut pas dire, par exemple, si certains groupes sont surreprésentés, ou même le nombre précis d’itinérants à un moment donné. Il observe cependant que dans la dernière année, “il y a eu une explosion de demande aux comptoirs alimentaires”, avec une clientèle plus jeune. M. Vallée Dore note aussi la difficulté grandissante à trouver un logement pour ceux qui le veulent, ce qui est davantage préoccupant durant l’hiver.

La pandémie a eu un gros impact sur l’itinérance. M. Vallée Dore constate une augmentation frappante du nombre d’itinérants dès l’été 2020, pas juste à Québec et d’autres villes qui connaissaient déjà l’itinérance. Dans des plus petites municipalités – Trois-Rivières, Chicoutimi, Granby – ce phénomène est nouveau. « Où étaient ces gens avant la pandémie? Souvent dans des logements inadéquats, où vivait trop de monde.” Des conditions incompatibles avec des exigences de santé publique en contexte pandémique.

Contraventions et précarité

L’approche actuelle des autorités envers les itinérants, selon M. Vallée Dore, a l’impact de maintenir l’état de précarité dans lequel se trouvent des itinérants. L’aide sociale suffit à couvrir la moitié des besoins de la vie – un taux qui diminue avec l’inflation qu’on connaît actuellement. Les itinérants reçoivent huit fois plus de contraventions que la moyenne; ils sont souvent chargés de milliers de dollars d’amendes non-payées, ce qui s’ajoute à la précarité financière. Environ 1% de la population vivra une période d’itinérance à un moment dans leur vie. Et clairement il y a des populations particulièrement vulnérables: 30% des jeunes ayant fréquenté des centres de jeunesse vont vivre une période d’itinérance dans les trois ans suivant leur sortie. Les enfants pris en charge par la DPJ sont particulièrement vulnérables.

Ce sont ces histoires qu’on doit mieux comprendre. Comme note M. Vallée Dore, l’itinérance n’est pas un problème mais un symptôme. Le défi, selon lui, est qu’on devrait se poser de bonnes questions, afin d’identifier sur quoi on doit vraiment travailler.

Les prochaines rencontres citoyennes à l’Engrenage auront lieu en 2023 sur les rôles des intervenants en lien avec l’itinérance et les pistes d’action collective pour agir.

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