Le silence de la pandémie

Par Alexandre Dumont
Publié le 19 février 2022
Photo: Alexandre Dumont

Je fais partie de ceux qui ont eu la chance d’avoir comme professeur à l’université Thomas de Koninck. À un examen – cela m’avait marqué, j’imagine que j’étais mal préparé -, il nous avait posé la question suivante : « Qu’est-ce qu’une pensée? Commenter. ». À la lumière des lectures que nous avions faites tout au long de la session, nous devions esquisser une réponse, en tentant, ironie de la chose, de formuler nous-mêmes une pensée à ce sujet.

Dans Le Sophiste, Platon définit la pensée comme étant « un discours intérieur que l’âme tient en silence avec elle-même1 ». Dans La clef de voûte, l’essayiste Pierre Vadeboncoeur affirme qu’« il n’y a de plus ultime parole que le silence, qu’un silence plein de pensée2 ». Même si je sais pertinemment que la délibération démocratique et la pensée ne sauraient être assimilables, il me semble qu’il y a dans ces définitions matière à réflexion. Et si nous devions accorder un peu plus de place au silence afin d’améliorer nos échanges collectifs?

Le premier février dernier, dans un article intitulé « Ce que les médias ne disent pas », le chroniqueur Mickaël Bergeron soulignait que « juste pour la journée de jeudi dernier, La Tribune avait 85 écrans dans son application […] [soit] environ 70 nouveaux textes pour une seule journée […] [et] plus de 500 nouvelles par semaine3. ». Considérant que ces statistiques ne concernent qu’un seul média, il est facile d’imaginer à quel point la production d’informations dépasse notre capacité à en assimiler.

Dans un contexte de crise, cette surabondance d’information me semble d’autant plus néfaste à la conversation démocratique, dans la mesure où chacun est plus intimement concerné par l’ensemble des informations produites qu’à tout autre moment. De façon prolongée, autant parle-t-on d’une fatigue pandémique, autant je crois pourrait-on parler d’une fatigue de penser la pandémie et l’ensemble de ses manifestations.

Comment développer ou suivre une pensée dans une situation où tout se précipite, où la parole se transforme parfois en bruit? Comment délibérer, se positionner, s’associer ou se distancier, prendre position ou s’en abstenir d’une façon éclairée et sereine dans un contexte où les mots et les chiffres ne semblent que s’accumuler dans une insaisissable fuite en avant?

Je ne sais pas exactement comment nous pourrions collectivement accroître ce silence et en retirer un bénéfice commun. Organiser et présenter autrement l’information, favoriser des journées de débranchement des réseaux sociaux ou des nouvelles en continu? Que sais-je. Individuellement, j’ai néanmoins la certitude que je peux jalousement cultiver le mien, y accorder la place qui lui revient. En en faisant une habitude, j’ai bon espoir que ma pensée y trouvera « le lieu de [son] repos et une condition de [sa] continuité4. ».

1 Le Sophiste, 263 d et sq., trad. Chambry.

2 Pierre Vadeboncoeur, La clef de voûte, Bellarmin, 2008, p. 18.

3 La Tribune consulté le 15 février 2022 4Ibid, p. 64

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