Crise sanitaire, crise de valeurs

Par Robert Lapointe
Publié le 19 février 2022
Pendant la manif du 5 février (détail). Photo: DDP

Même s’il est certain, selon le philosophe Alain (Émile-Auguste Chartier, 1868-1951), que « le premier devoir du citoyen est de résister à l’État », il faut nuancer cette assertion, dans le sens où il faut tenir compte de la réalité et du contexte.

La liberté, certes, est une valeur fondamentale, mais elle n’est ni unique ni absolue, puisqu’il existe d’autres valeurs, la responsabilité, notamment. Celle-ci, dans le cas de la crise de la COVID-19, est promue par différents gouvernements pour le respect des mesures sanitaires et la vaccination. La liberté peut être à la fois individuelle et collective. Dans le premier cas, elle est limitée par celle des autres. Dans le second cas, elle est accrue dans la communauté. Et alors la responsabilité doit s’associer avec la liberté. Le dialogue démocratique débute avec celui des valeurs.

La conception de la liberté de plusieurs manifestants ressemble à la notion de libre-arbitre avancée par des figures du siècle des Lumières qui ont insisté sur la prédominance de la raison et la reconnaissance de chaque individu – sauf la femme (on était au XVIIIe siècle) – contre les tenants de la féodalité et des absolutismes politique et religieux. L’affirmation de l’individualisme est certes essentielle pour nous libérer de diverses aliénations, mais elle doit s’accommoder de la vie en société.

La liberté consiste toujours à faire le meilleur choix entre diverses options en tenant compte de diverses contingences: la responsabilité à l’égard d’autrui, les mœurs de la société, la nécessité, les diverses déterminations ou déterminismes, à la fois conditions et limites de la liberté, des références culturelles et morales, de l’histoire personnelle de chaque individu, et de sa psychologie.

La liberté est surtout une question de conscience et elle résulte de l’expérience de chacun. Elle n’est pas discutable, même si l’on peut préconiser une évolution des niveaux de conscience de l’individuel au holistique, avec aussi les niveaux intermédiaires collectif et universel. Cette conception des niveaux de conscience provient des livres des Upanishad (de l’Inde) et ces niveaux doivent être complémentaires si l’on désire améliorer la vie en société.

En résumé, nous avons toujours besoin de davantage de dialogue et de démocratie. Le principe d’autolimitation des militants du syndicat Solidarité en Pologne, qu’ils avaient relié au principe de vérité en matière de politique, demeure essentiel dans le champ de la contestation. L’autolimitation, c’est aller jusqu’où ne pas aller trop loin, liberté et responsabilité unies, avec l’accord de tous les militants, afin d’éviter, dans le cas polonais, l’intervention armée de l’URSS.

Au Canada, et peut-être aussi ailleurs, tout devrait rentrer dans l’ordre… jusqu’à la prochaine crise, qui sera toujours une crise des valeurs entre liberté et responsabilité, coercition, arbitrage, organisation du consentement et « dressage du parc humain », comme le prétend Peter Sloterdijk, philosophe allemand auteur de la Critique de la raison cynique.

Ce n’est pourtant pas compliqué. Toutes ces crises sont révélatrices que la lutte des classes à l’échelle locale et mondiale se poursuit. La modernité, selon Foucault, consiste dans la mise au pas des individus pour en faire des entités rentables. C’est le projet de l’Organisation pour la Coopération et le Développement Économique (OCDE) depuis une quarantaine d’années, dont nous voyons épisodiquement les effets dans la privatisation des services publics qui deviennent des sévices publics, dans la santé (à deux vitesses localement et globalement), dans l’éducation. Il y aura toujours des crises et des luttes à mener, des victoires et des défaites, et des backlash comme l’écrivait Susan Faludi, à propos de la lutte des femmes

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