L’avenir, une vaste vidéoconférence?

Par Alexandre Dumont
Publié le 17 février 2021
5 à 7 virtuel. Photo: DDP

La pandémie nous a à la fois isolés et rassemblés. Nous avons été chassés de nos milieux de travail, des cafés et des bars, des tables où les conversations nous permettaient de prendre le pouls de nos milieux de vie, de prendre connaissance des situations vécues par nos proches, amis, collègues et même souvent par de purs inconnus, rencontrés au hasard d’une journée.

Dans la foulée des mesures sanitaires, nous nous sommes massivement retrouvés sur le Web, et les espaces de discussion se sont inévitablement rétrécis, limités par la médiation des outils technologiques et livrés à la loi des algorithmes des réseaux sociaux. Or les communications virtuelles se prêtent beaucoup moins aux échanges réflexifs.

Dans le dernier numéro de la revue L’Inconvénient, entièrement consacré à la question du dialogue, le professeur de littérature Dominique Garand soutient qu’il existe « trois conditions propices à un dialogue fructueux : deux interlocuteurs, du temps, une volonté commune quant aux objectifs à atteindre ». Il ajoute que « ces conditions sont rarement remplies […] sur les réseaux sociaux, ce qui fait que le dialogue n’y a pas vraiment sa place. »

L’intervention militante

Comment s’organiser lorsque le dialogue est déficient? Les espaces de solidarité nécessaires à la vie démocratique exigent la possibilité du dialogue. Dans son texte, Garand soutient que les initiatives populaires et militantes font également partie d’une démarche dialogique. Pour lui, la pensée militante peut tout à fait adopter une posture dialogique, « surtout lorsqu’elle combat pour la dignité humaine et fait entendre la voix des oubliés ». Dans ce contexte, c’est par l’intervention des militant.e.s et des citoyen.ne.s engagé.e.s qu’un dialogue peut être amorcé. » Le dialogue est alors conçu comme un échange qui force l’écoute et l’attention de ceux qui ont du pouvoir et qui préféreraient ne rien entendre.

Pour que pour naissent de telles initiatives, pour que la vie démocratique conserve son dynamisme, il faut que les espaces de discussion et de solidarité soient préservés. En ce moment, il est indéniable que les échanges, les débats, les discussions ont largement perdu la place qu’ils pouvaient occuper dans l’espace public, ne serait-ce que par la fermeture prolongée des campus universitaires et des cégeps, où les rencontres informelles menaient inévitablement à des réflexions communes, à des prises de positions et à un plus grand dialogue social.

L’avenir n’est certainement pas destiné à n’être qu’une vaste vidéoconférence. En attendant que soient levées les mesures qui nous contraignent à des dialogues appauvris, tronqués, biaisés par les algorithmes, nous pouvons néanmoins nous tourner vers la littérature et la philosophie, car, pour reprendre les mots de Dominique Garand, « elles mettent en scène un dialogisme interne, elles exposent les nœuds, les violences, les contradictions » de la société. Elles sont pour ainsi dire un dialogue en différé, autonome et riche, auprès duquel nous avons tout intérêt à enrichir nos réflexions.

La culture pour sortir de l’enfermement

Même si le recours à l’art et à la littérature apparaît essentiel, même s’il nous garde en partie des dérives du virtuel, il faut reconnaître que l’imposition prolongée de mesures sanitaires a des conséquences funestes sur la vie démocratique et la culture. Pour reprendre les mots de Barbara Stiegler, rapportés dans un excellent article de la revue Jeu, « bloquer la circulation du virus en enfermant la population et en la contraignant à une vie numérique sur écran est [une mesure] destructrice, puisque cet enfermement de toute une population conduit à détruire progressivement la société en s’attaquant à tous ses organes vitaux en même temps : l’éducation, la culture, la recherche, la vie politique, les échanges sociaux et affectifs ».

Il est donc urgent que nous réfléchissions collectivement aux façons de préserver des espaces de réflexions communs. Malgré tous nos efforts individuels, la reprise d’un véritable dialogue social passera inévitablement par une restitution – ne serait-ce que partielle – des arts vivants, des assemblées politiques et communautaires et par la réouverture de certains espaces communs.

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