Journal de crise d’un étudiant (et militant politique) du Cégep Limoilou

Par Gilles Simard
Publié le 20 septembre 2020
Gilles Simard en octobre 1970. Photo: courtoisie, montage: @laurencearts

La Crise d’Octobre 70 ? Cinquante ans déjà ! À l’époque, j’avais vingt ans, j’en ai aujourd’hui soixante-dix, rien de moins ! Mais l’horloge aura beau avoir tourné pendant cinq décennies, cette crise politico-sociale à nulle autre pareille aura tout de même laissé des marques indélébiles chez ceux-celles qui l’auront vécue, fussent-ils-elles des activistes, simples citoyens-nes, étudiants-es, artistes ou l’une ou l’autre des 500 personnes emprisonnées injustement en vertu de la Loi des mesures de guerre (16 octobre 70).

Pour vous donner une idée de l’ambiance d’alors, essayez seulement d’imaginer un Printemps-érable à la puissance cinq, suivi d’une Covid-19 répressive au maximum en passant par le choc d’un 11 septembre 2001, et vous tombez pile dans le beat d’Octobre 70.

Histoire de vous en donner un aperçu « local », je vous propose ci-dessous mon journal de bord du temps où j’étais président de l’Asso étudiante du Cégep Limoilou, ainsi que jeune activiste-indépendantiste vivant dans une commune politique du quartier St-Jean Baptiste, à Québec.

Septembre 70

Chez-moi, au 720 rue St-Olivier, des colocs actifs dans toutes sortes de causes politiques grouillent, grenouillent et scribouillent à qui mieux mieux (P.Q., MACPTC, MDPPQ, etc.) ! *. L’un d’eux est d’ailleurs Luc-André Godbout, qui deviendra ensuite le « Ramoneur des Pauvres » du quartier St-Sauveur en Basse-ville. Des gens de partout, et même les célèbres frères Rose (entre deux allers-retours Montréal-Percé (La Maison du Pêcheur), ont pris l’habitude de faire halte au 720, en passant par Québec ; de temps à autres aussi, des policiers de la S.Q. s’invitent « pour voir si tout le monde va bien chez-nous »…

Au Cégep Limoilou, un cégep à la réputation hautement sulfureuse et contestataire, où la gauche étudiante s’inspire tant de Mai 68 que d’autogestion et de non-directivité pédagogique (Carl Rogers, Ivan Illich), nous célébrons entre autres l’arrivée au pouvoir du socialiste Allende, au Chili. Ici, le Parti Québécois naissant et le Front de Libération du Québec (FLQ) ont la cote, et Pierre Vallières, Charles Gagnon, Michel Chartrand, Karl Marx et Jean-Paul Sartre nous servent de mentors.

Les événements d’octobre

5 octobre 70

À la surprise générale, le diplomate James Richard Cross est enlevé par la cellule Libération, à Mtl, et le mot FLQ est sur toutes les lèvres, au Québec. La répression politique commence et en dépit de nos nombreux accrochages avec les étudiants-es du secteur technique, nous en profitons, au Cégep, pour distribuer des tracts et organiser des assemblées d’information politique sur le sujet.

8 octobre :

Le manifeste du FLQ est lu à la télévision et une bonne partie de la population est en faveur de son contenu. Même mon père, un employé du CN et partisan de Jean Lesage, est pour… C’est dire ! Au Cégep toujours, dans un climat extrêmement tendu, nous votons en faveur d’un appui aux revendications du manifeste du FLQ. Chez-nous, au 720, la police vient nous voir quasi-quotidiennement.

10 octobre :

Pierre Laporte, ministre libéral du Travail et de l’Immigration sous Bourassa, est enlevé par la cellule Chénier. Cette fois, la stupéfaction est à son comble, et nul ne sait plus comme tout cela va finir… Les gens ont peur, la police et la GRC sont aux abois, et l’appareil politicomédiatique est complètement débordé.

13 octobre :

À Ottawa, pendant que les soldats envahissent la ville, le premier ministre Pierre É. Trudeau lance son célèbre et très arrogant : Just watch me ! 15 octobre : assemblée monstre au Centre Paul-Sauvé, à Montréal, avec Vallières, Chartrand et des représentants du FRAP…* La foule scande : FLQ, FLQ !

16 octobre :

Alors que nous sommes en train d’imprimer des tracts « séditieux » (avec l’effigie du patriote armé dessus), en pleine nuit, à Ste-Foy, la Loi des mesures de guerre est proclamée. Une secousse sismique parcourt le Québec ! Quelque 10, 000 soldats y sont déployés et au moins 500 personnes sont arrêtées et emprisonnées sans savoir pourquoi. Aussi, on fait plus de 31, 000 perquisitions chez les militants-es progressistes de partout au pays. On pousse l’absurde jusqu’à saisir des livres sur le « cubisme » et sur la « conduite à gauche » en Angleterre !

À Québec et en région, des étudiants-es, des militants-es nationalistes et des permanents-es de groupes populaires sont arrêtés-es et emprisonnés-es (Serge Roy, Solange Hudon, Claire Bonenfant, Carol Levasseur, Robert Bilodeau, César Rutigliano, Richard Amyot, etc.). Au Cégep Limoilou, quatre de mes camarades (V. Barbeau, J. Bertrand, M. Courcy et M. Maltais) sont aussi écroués à Orsainville, cette nouvelle prison que les soldats entourent en cas « d’insurrection armée ». Ils sortiront de là plusieurs jours après, les cheveux rasés et largement traumatisés. C’est la folie furieuse au Québec, et la paranoïa est générale. Tout le monde pense que son téléphone est sous écoute; la police et l’armée sont partout. La répression est totale !

Un certain Maurice Bussières, caporal de la S.Q et responsable de l’Escouade antiterroriste, s’introduit dans les milieux progressistes en se servant de mon nom comme front. Le gars avait d’ailleurs essayé en vain de me recruter comme informateur, après les émeutes du Bill-63, à Québec.

17 octobre

On annonce le décès de Pierre Laporte à la télé ! Passé l’incrédulité, l’ahurissement, c’est la réprobation générale et l’hystérie collective qui commencent ! Des connaissances à moi déchirent leur carte du P. Q. et d’autres leur chemise ! Au Lac-Beauport, j’échappe de justesse à l’attentat d’un « ami » anglophone (une sorte de Richard Bain) qui m’attend avec un fusil chargé près de chez mes parents. C’est l’enfer ! Partout, on veut venger Laporte en cassant du « séparatiste ».

24 octobre :

Après une semaine de jeu du chat et de la souris avec les flics, je suis arrêté à mon tour et emmené au Q. G. de la SQ, (sur St-Cyrille), un autre bâtiment entouré par des soldats ; là, je revois mon « protecteur » Bussières, et après plusieurs heures de poireautage, je suis relâché dans la nature. Le caporal peut ainsi continuer son petit jeu d’entrisme !

25 octobre :

Des élections municipales ont lieu à Montréal et Jean Drapeau l’emporte haut la main contre le FRAP. Lui et son bras droit (Saulnier) avaient invoqué la présence de « milliers » de terroristes armés au Québec. *

4 décembre

Cross est libéré, les membres de la cellule Libération (Lanctôt, Carbonneau, etc.) s’en vont en exil à Cuba.

28 décembre

Les trois membres restants de la cellule Chénier sont arrêtés et emprisonnés pour de longues peines (Paul Rose, son frère Jacques et Francis Simard). La crise d’octobre est à peu près terminée, mais le traumatisme collectif est majeur. Des 497 personnes arrêtées, seulement 18 ont été condamnées, dont 13 sont membres du FLQ. Tout ça pour ça ! René Lévesque dira de cette crise : « On a voulu casser le mouvement de libération nationale et remettre le Québec a sa place ! » Pour un, la sauvage répression politique et sociale m’aura marqué au fer rouge, et ce sera l’une des raisons qui m’amèneront ensuite à perpétrer des actions « violentes », avant d’aboutir finalement au groupe marxiste-léniniste En Lutte. Mais ça, c’est une autre histoire !

*MACPTC : Mouvement d’Abolition des Territoires Privés de la Couronne.
MDPPQ : Mouvement de Défense des Prisonniers Politiques du Québec.
FRAP : Front d’Action Populaire.

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