Les églises de Saint-Sauveur, entre sacré et profane

Marc Grignon
Publié le 27 avril 2020
L’église Saint-Angèle-de-Saint-Malo. Photo: DDP

Au cours de la dernière décennie, Saint-Sauveur a perdu la moitié de ses églises: Notre-Dame-de Grâce en 2009, Notre-Dame-de-la-Pitié en 2011 et Saint-Joseph en 2012. Parmi celles-ci, Notre-Dame-de-Grâce était probablement la plus significative: conçue en 1925 par l’historien de l’art Gérard Morisset et le prêtre-architecte Jean-Thomas Nadeau, elle était un véritable manifeste pour la transformation de l’architecture québécoise sur la base des idées du grand architecte français Viollet-le-Duc.

Si Saint-Sauveur a été particulièrement touché, des églises monumentales ont aussi été démolies partout dans la ville: Saint-Vincent-de-Paul (2004 à 2009), Saint-Coeur-de-Marie (2019) et Saint-François d’Assise (2020). Ce qui est le plus troublant dans tout ceci est le fait que plusieurs de ces bâtiments avaient été l’objet de projets de sauvegarde originaux et intéressants, et il faudrait examiner en profondeur les raisons de ces échecs. Mais il y a aussi quelques belles réussites, dont l’école de Cirque (2003) à l’église du Saint-Esprit et la bibliothèque Monique-Corriveau (2013) dans l’église Saint-Denys-du-Plateau. Ces réalisations montrent qu’il est possible de recycler des monuments comme les églises pour mettre en valeur leurs qualités architecturales tout en répondant à des besoins du milieu.

Il reste donc trois églises paroissiales à Saint-Sauveur: Saint-Sauveur (1867; 1886-92), Sainte-Angèle-de-Saint-Malo (1898-99; 1910) et Sacré-Coeur-de-Jésus (1968). L’église Saint- Sauveur, une des huit églises reconnues par la Ville en 2017 pour leur valeur patrimoniale exceptionnelle, introduisait à Québec le style néo-roman (style médiéval caractérisé par l’arc en plein cintre) comme solution de rechange au néogothique, un peu trop associé à l’église anglicane. Il faut aussi reconnaitre l’intérêt de Sainte-Angèle, conçue par Georges-Émile Tanguay, dont plusieurs oeuvres marquantes ont été détruites (le pavillon d’Aiguillon à l’Hôtel-Dieu; la chapelle Notre-Dame-du Chemin; le Palais central du Parc de l’Exposition).

À Sainte-Angèle, Tanguay emprunte au néo-roman sa manière d’exprimer l’organisation intérieure par un jeu de volumes très articulés. C’est une œuvre majeure conçue par un des architectes les plus importants de Québec. Enfin, Sacré-Coeur-de-Jésus, appartenant aujourd’hui à l’église Mosaïque, représente bien le Mouvement moderne des années 1960, et elle pourrait prendre plus d’importance si, ailleurs au Québec, on continue à détruire les plus beaux exemples de cette période.

L’intérêt que nous portons à l’architecture des églises prend appui sur leurs dimensions historique et sociale. Elles représentent le secteur qui a le plus contribué au développement de la pratique architecturale au Québec jusqu’au début du XXe siècle. Sur le plan social, comme le montrent la plupart des romans québécois «classiques», dont Au pied de la Pente douce (Roger Lemelin, 1944) et Bonheur d’occasion (Gabrielle Roy, 1945), les églises sont au coeur de la vie de quartier, non seulement comme édifice de culte, mais aussi espace de représentation sociale, lieu de rencontres amoureuses, refuge vis-à-vis un quotidien oppressant, etc. Profondément ancrées dans leur milieu, les églises constituent un bien collectif qui dépasse de loin la seule dimension religieuse. Si les quartiers d’aujourd’hui ont encore besoin d’espaces collectifs, il est clair que les églises peuvent trouver ici une nouvelle raison d’être.

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