Les impasses de la rectitude politique: un livre pour mettre des mots sur des maux

Par Gilles Simard
Publié le 18 décembre 2019
Pierre Mouterde lors du lancement de son livre à la librairie Pantoute à Québec. Photo: DDP

Tantôt fustigée et dénoncée « par cette droite qui en avait longtemps fait son lait et son miel », tantôt réhabilitée voire encouragée par une partie de la gauche qui en a rhabillé son discours, la rectitude politique, énonce Pierre Mouterde dans son tout nouveau livre, « est un filtre entre les mots et les gestes, un voile, une camisole de force, une police de la pensée qui fait écho à une crise de représentation politique, à une dégradation générale de ce champ, avec en sous-main un néolibéralisme trop heureux de voir ainsi perdurer son hégémonie ».

Résultat ? Depuis des décennies, partout, on s’écrase gentiment devant la rectitude, ce rouleau compresseur feutré qui rabote et formate les consciences; et pour peu qu’on ose questionner ou se rebeller, on a tôt fait de se faire varloper au nom de la moraline et de la vertu. Partout, les puristes et les commissaires de la pensée veillent…

À cet effet, n’était-ce pas Barack Obama lui-même qui dénonçait, il y a peu, la culture du « woke » ? Cette idée naïve de la pureté, si chère au « Social Justice Warriors » (SJW) des réseaux sociaux, qui polarise le discours et qui empoisonne littéralement tous nos rapports ?

Surveiller et punir

Ainsi donc, selon l’auteur, qu’il s’agisse de nationalisme, de culture, de laïcité, de genre ou de minorité, malheur à qui dénoncera la doxa de la rectitude, ce cantonnement en surface de la pensée (au détriment du fond) : il subira l’opprobre, et deviendra vite infréquentable (à titre de nationaliste laïc qui s’assume, j’y ai quelquefois eu droit dans certains réseaux). Et de cette déliquescence généralisée, de ce ramonage perpétuel des consciences et des idées, « on en voit (hélas) partout les effets : découragement, cynisme, sentiment généralisé de non-emprise sur le réel, pertes de repères, fragmentation des efforts collectifs, retour à la vie privée, repli sur les luttes locales, etc. »

Paternalisme et autochtones…

Cela dit, en référant plus loin dans son livre à l’oppression systémique des autochtones au Canada et au Québec, et en rappelant les pleurnicheries de Trudeau Jr et de ses émules des autres provinces, Mouterde déplore ce besoin viscéral de sauver les apparences, cette logique issue du postmodernisme qui aime bien donner dans la victimisation et les excuses, sans jamais proposer de solution globale, et en faisant l’impasse sur l’agentivité des premiers concernés. Une logique de pouvoir paternaliste qui sied bien à la rectitude, et qu’on pourrait aussi étendre aux aînés-es, aux femmes, aux détenus-es, aux personnes souffrant de maladie mentale, aux personnes pauvres, bref, à une bonne partie de la population.

La gauche : dérives et pertes de repère

Autrement, Pierre Mouterde n’hésite pas, en comparant les grands combats de la gauche des années 60- 70 à ceux d’aujourd’hui, à parler de pertes de repères et de dérives marquées de la gauche en général. À cause de la rectitude, et sous l’effet du présentisme, on donne dans l’idéalisation et la sacralisation du sujet. On se complaît dans la vertu ostentatoire… « On voudrait être plus royaliste que le Roi ! Plus autochtone que les Autochtones eux-mêmes ! »

Ici, comment ne pas lui donner raison, en pensant par exemple à Marie-Josée Parent, cette élue de Projet- Montréal, qui s’était faussement autoproclamée autochtone. Ou en voyant toutes ces personnes si vertueuses (Valérie Plante en tête), toujours prêtes à toutes les concessions, tous les partages (territoires non-cédés), mais qui omettent volontiers de grands pans de l’histoire du Québec.

Par ailleurs, l’essayiste, qui est aussi un spécialiste de l’Amérique latine, déplore vivement le sectarisme et les profondes fractures de la gauche actuelle. Ainsi, en comparant les groupes marxistes-léninistes des années 70 à certains groupes d’aujourd’hui, il explique : « autrefois, on argumentait pour des impératifs politiques, aujourd’hui, c’est pour des impératifs moraux; le politique s’adresse au « nous », le moral au « je ». Partant, il est maintenant très difficile de débattre sainement, sans que ne fusent les griefs habituels de racisme, homophobie, sexisme et islamophobie, autant d’accusations auxquelles répondront celles d’idiot utile, puritain, régressif, etc.

Mea culpa…

Plus loin encore, Mouterde aborde les concepts de censure, d’auto-flagellation et de victimisation en y allant d’anecdotes personnelles, et en revisitant les affaires Cantat, Jutra et Robert Lepage, ce dernier vu comme victime mais aussi complice de la rectitude (ses excuses). Idem sur le « scandale » des Chinois prédateurs de terrain agricole (Émilise Lessard-Therrien), et sur l’absence de débat de fond, doublé de l’appel aux bons sentiments d’une partie des congressistes de QS (en mars 2019) sur la question de la laïcité. Incidemment, Québec Solidaire n’échappe pas à la critique de l’écrivain, lequel est militant et membre fondateur de ce parti de gauche.

Un beau cadeau à (se) faire

Il y aurait encore beaucoup à élaborer sur les sujets abordés par l’auteur : « Cultural studies », dérives de l’intersectionnalité, indigénisme, hyper-individualisme, auto-censure généralisée, mais je m’arrête ici. Qu’il suffise de rajouter que cet opus de Pierre Mouterde, bien écrit et riche en références de toutes sortes, fournit tellement de clés pour mieux saisir et nous guérir de cette gangrène qu’est la rectitude, qu’à ce titre, il mériterait bien de se retrouver sous le sapin de Noël. Sapin de Noël ? Oups !

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