La maison biscornue

Par Francine Bordeleau
Publié le 10 décembre 2019
André A. Michaud
Tempêtes
Éditions Québec Amérique
360 pages

Aux abords d’une montagne grandiose s’amoncellent les cadavres, tandis que la nature se déchaîne et que plane la folie. Sur cette trame, Andrée A. Michaud signe un récit étonnant, détonant et déroutant. Depuis La Femme de Sath (Québec Amérique, 1987), Andrée A. Michaud, écrivaine qui a longtemps habité Québec et qui vit aujourd’hui en Estrie, à Saint-Sébastien-de-Frontenac, son village natal, s’affirme comme une voix singulière. Avec Tempêtes, son douzième roman, elle poursuit son exploration toute personnelle du genre policier : une manière dont le plébiscité Bondrée (Québec Amérique, 2014), salué par de nombreux prix littéraires, constitue peut-être le point d’orgue.

Neige, ombres et brouillard

C’est une certaine Marie Saintonge qu’il nous sera tout d’abord donné d’entendre. Après le suicide présumé de son oncle Adrien, cette femme d’âge mûr se retrouve légataire d’une maison isolée sise au pied du Massif bleu : un « bloc de roc » aussi appelé « Cold Mountain », dont la beauté « ne tenait pas à l’harmonie du paysage, mais à son impérieuse obscurité ». Marie s’installe dans la maison à la mi-mars, à la veille d’une violente tempête qui semblera bientôt réveiller la vétuste demeure elle-même et peut-être bien, aussi, des spectres sortis des entrailles de la maléfique montagne.

Mais les spectres n’existent pas, non plus que les hommes de glaise ou les hommes de pierre, et Marie Saintonge, narratrice aux nerfs à fleur de peau, le sait mieux que quiconque, elle qui a la capacité de nommer les terreurs nées de son imagination exaltée par le tumulte du dehors. N’empêche : les morts suspectes l’accompagnent. À commencer par celle de Franck Frenette, un ouvrier de la région venu frapper à sa porte en plein blizzard, qui se pendra dans une chambre de la maison. Et que dire de la disparition subite de Marc Lauzon, un indiscret qui joue les enquêteurs ?

L’écrivain et son double

Richard Dubois, lui, s’est installé au camping des Chutes rouges, sur l’autre versant du Massif bleu, le jour pile du solstice d’été. L’homme de 43 ans est la face publique, le prête-nom de Chris Julian, écrivain célèbre et misanthrope. Ou plutôt était, car Julian est mort. Un suicide, apparemment. Et Dubois n’a d’autre choix que de filer aux Chutes rouges, décor du dernier thriller, resté inachevé, de Chris Julian, pour en terminer l’écriture.

Or aux Chutes rouges, quelqu’un, de toute évidence, tue. Victor Vaillancourt, un type peu sympathique, sera le premier trucidé. Peu de temps après, Charlie McCormick, femme mariée, aguichante et inquiète, est retrouvée noyée. Enfin Maddy, « la fille de la cantine » (et fille de Franck Frenette, apprendra-ton plus tard), disparaît sans laisser de traces. Et dans les trois cas, Richard Dubois, faute d’un alibi solide, est soupçonné. Tout comme Marie Saintonge, Dubois est en proie à des démons qu’exacerbent la Cold Mountain et la fureur des éléments ici, les orages de juillet. Mais par surcroît, il est happé par le roman de Chris Julian, un roman qui « n’était autre que la chronique d’un pays qui cachait ses morts et se taisait devant les grondements d’une montagne plus grande que lui ».

Poupées gigognes

Dans Tempêtes, les personnages se confondent ou se dédoublent : un thème cher à Andrée A. Michaud. Des fils relient Marie Saintonge, Richard Dubois et Chris Julian, et ultimement, les deux parties du roman se rejoignent, s’éclairent jusqu’à un certain point lorsque Dubois arrive à la « maison borgne », la maison de l’oncle Adrien, épicentre de l’horreur et de la folie. Mais la maison, tout comme la montagne, conservera ses mystères. Et rien ne sera vraiment élucidé. Ce faisant, Tempêtes, polar aux accents horrifiques et métaphysiques, apparaît comme un fascinant exercice de style, servi par surcroît par une écriture fine et brillante.

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