Manif du 24 mars 2015: les choses se disent lors du recours collectif

Par W. Stuart Edwards
Publié le 19 novembre 2019

Le recours collectif des 274 personnes arrêtées le soir du 24 mars 2015 se déroule au Palais de justice de Québec en ce mois de novembre, devant le juge Bernard Godbout de la Cour supérieure.

Chaque manifestant.e a témoigné de ce qui s’est passé. Les lignes de police, itinéraire, charge policière; la véhémence, silence et froideur des policiers, mains sur matraques; les coups de matraque, policiers qui poussent les gens, souricières, arrestations brutales, la dame au sol, en larmes, ensanglantée; les bousculades, chien policier qui jappe et mord, personnes blessées, gens qui crient, homme en crise; le froid, le temps passé en attendant le constat d’infraction, l’envie de pipi.

À chaque témoin, Me Sophie Noël a posé la même question : « Comment vous sentiez-vous à ce moment-là ? » Ça fait ressortir les émotions.

Retour sur les témoignages

Les témoins commencent à exposer leurs sentiments, mais l’avocat de la Ville n’en veut pas. «Objection, monsieur le juge. Opinion, pas fait. » « Interprétation. » « Pas pertinent». «Déborde complètement des questions en litige. » Il pense que le mot « démesurée », pour qualifier la force policière, va trop loin.

Le juge tente de gérer la situation. Il veut comprendre toute la vérité. Ceci n’est pas un dossier commercial – il y a bien plus que des chiffres. C’est plus humain. Il laisse parler les gens.

Un fleuve d’émotions

«Nervosité. Surprise. Choc. Faut rester ensemble, groupés. Faut pas se retrouver isolés. Faut pas être tout seul dans une ruelle. Faut pas se désolidariser. Plus sécuritaire de rester groupés. Faut pas se faire arrêter. Ça se peut pas qu’on m’arrête. Pas de temps pour réfléchir. Faut pas paniquer. J’essayais de rester calme. Faut s’éloigner. Éviter policiers. Faut courir. Courir plus vite. C’est passé vraiment vite. Fallait que je dégage plus vite. Éviter de se faire rattraper. C’est le moment de décamper. Rebrousser chemin. Faut pas se faire violenter par la police. Violence inattendue. Faut éviter la violence. Stress. Vraiment vraiment, vraiment stressée.» Etc. etc.

Un jeune homme retourne à la barre des témoins, après son témoignage, à la surprise générale. «Monsieur le juge, je veux lire une lettre au tribunal. » Il a sa lettre dans ses mains.

Fidèle à son habitude, l’avocat de la Ville objecte : « Pas de pertinence ! »

Mais le juge Godbout persiste et signe : « Il faut que les choses se disent! »

La lettre est lue. En voici quelques extraits :

« … Il me paraît évident que l’objectif de l’arrestation de masse au sein de laquelle je me suis trouvé impliqué était de casser toute forme de protestation ce soir-là. Autrement on n’aurait pas déployé autant d’agents, et on n’aurait certainement pas usé d’une telle force, ni recouru à une souricière (…) »

« Lorsqu’une institution se croit justifiée de brimer de tels droits (…) elle franchit un pas dangereux vers quelque chose qui n’est déjà plus une démocratie. »

« Certes, le mouvement étudiant est évidemment plus contestataire que les autres franges de la société, mais cette contestation est la marque de son engagement au sein d’une communauté dont elle se sent tributaire. Craindre les manifestations qui en sont issues est un non-sens pour une société démocratique en bonne santé. »

Le procès se poursuit jusqu’à la fin novembre au Palais de justice de Québec.

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