Le spleen et l’idéal

Par Michaël Lachance
Publié le 11 mai 2018

« Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. » — Le spleen de Paris, Charles Baudelaire

Avril s’est découvert une nostalgie pour le parapluie et les rubbers en caoutchoucs; en prévision, soit, à couvrir ses pieds d’argile contre la gadoue grise et les contremarches du printemps givré. Doc s’est découvert une passion pour les jours d’averses, pour le flot des torrents amoureux et des ravages aux yeux bleus. Bercé par le caniveau ruisselant de ses mirages puérils, jamais n’eût-il cru les eaux de sa destinée aussi futiles et volages.

Décidément, bien qu’il eut pris soin de commander chez l’Arabe pour satisfaire une conquête printanière, il s’est couvert d’un ridicule élémentaire. Oui, sa mise en scène bancale et éméchée, son souper romantique feutré, enfumé et alcoolisé a plu à son invité quelques minutes; or, la désirée a peu ou prou soif d’un lourdaud avachi dans le creux de ses aisselles et, encore moins, d’une apnée intempestive 38 minutes après l’apéro. On sait Doc capable de se relever de tout. Il s’est noyé si souvent qu’il a pris l’habitude discutable de couler au fond des tourbillons pour laisser la rivière le sortir du lit.

Les bourgeons ont bourgeonné, les fleurs ont fleuri et l’asphalte a asphalté à nouveau tous les corridors; les cônes jaunes ont encerclé les trottoirs et Doc a repris là où il a délaissé, devant un Brandy au Café Éluard. Je l’attendais depuis plus d’une heure, la barista m’a coulé un serré jamaïcain, j’ai fouillé les nouvelles pour lancer mon dévolu contre une fougère prise dans un tréteau de construction sur Couillard. Doc a fait irruption dans le boui-boui, échevelé, il a commandé son verre en insistant sur les glaçons. Voilà deux semaines que je n’ai pas croisé sa tronche impossible :

— Bon matin Doc !

— C’est un anglicisme…

— Non, on disait bon matin avant la réforme du français au XVIIIe siècle.

— T’as pris ça où ?

— Peu importe, dans toutes les langues, ou presque, on dit « bon matin ».

— Bon matin vieux !

— Quoi de neuf Doc ?

— Le spleen.

— Tu es déprimé ?

— Bah ça, l’ami, je le suis toujours. C’est une constante.

— Et l’amour.

— Comme le printemps, il agace pour flamber neuf jusqu’au solstice.

— Bon, ça n’a pas marché avec cette fille ?

— Non, et je n’ai eu qu’un mot à lire le matin sur ma table de salon : « Partie ne m’appelle pas.»

— Ok. C’est raide en crisse ça !

— J’étais raide en crisse, va !

Il a enfilé quelques Brandys, on a discuté des prochaines élections, il a dit voter pour un parti créditiste inexistant, il a chopé un parapluie au café et s’en est retourné chez lui, clopin-clopant comme un déchainé. Doc a horreur à s’épivarder pour rien. Il n’a rien à dire. Je ne peux pas le forcer à parler, ni l’obliger à rester cloué à table.

J’ai payé mon coua trop amer et arpenté la rue des Remparts.

J’ai zyeuté le port, le fleuve et les touristes japonais qui déambulaient comme des mouettes près des terrasses de la rue Saint-Paul. J’ai mis le pied dans une petite galerie d’art tout innocente. J’ai entendu un artiste pleurer la mort de la figuration, rager contre l’expressionnisme abstrait et contre toute forme d’art qui ne respecte pas la beauté d’un paysage pastoral. J’ai fait comme Doc, tourné les talons, marché vers chez moi, avec la profonde certitude que cette belle bourgade allait me manquer.

Doc m’a laissé un message dans ma boîte vocale : « Et si on prenait le train vers l’ouest sans jamais y retourner ? »

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