Quinze heures de littérature

Par Geneviève Lévesque
Publié le 20 février 2018
Une aventure de quinze heures avec les mots au Tam-Tam Café dans le cadre du Mois Multi. Photo: Emma Loriault

Du samedi 17 février au dimanche 18 février, nous avons assisté à deux événements de littérature. D’abord, On entend lire jusqu’au bout…, une production Recto Verso diffusée par le Mois Multi signée Julien Clauss, Cécile Clozel et Emma Loriaut.

Ensuite, …Manquante, une production du Collectif Les P’lis d’langue en collaboration avec Recto Verso, diffusée par JokerJoker dans le cadre des activités satellites du Mois Multi, un projet de Thomas Langlois, d’Anaïs Palmers et d’Arielle Cloutier. En tout, une aventure de quinze heures avec les mots.

Samedi, 18h30, Tam-Tam Café

Pour les deux poètes de Québec que nous sommes, mon conjoint et moi, le Tam-Tam est familier. Il abrite régulièrement le Vendredi de poésie du Tremplin d’actualisation de poésie, un rendez-vous incontournable des poètes depuis bientôt vingt ans. Mais cette fois, nous n’avons jamais vu, ou plutôt entendu, quelque chose de semblable.

Un groupe de trois Français de la région de la Provence se sont donné un mandat très particulier : lire et faire lire, en une sorte de marathon radiophonique, un roman assez long pour que la lecture en dure plusieurs heures.

Le roman sur lequel ils ont arrêté leur choix est Le Plongeur de Stéphane Larue. Un roman québécois, puisque les initiateurs du projet souhaitent intégrer la culture locale à leur propre culture d’origine chaque fois qu’ils se déplacent. Au moment où nous arrivons, la lecture n’est pas encore commencée.

Nous nous dirigeons vers le comptoir pour commander une tisane. Nous avons la surprise d’entendre la personne derrière le comptoir nous répondre : «Si vous voulez à boire, vous vous servez! Le vin et les verres sont ici, les tisanes sont dans la petite cuisine là-bas».

L’atmosphère est déjà très conviviale. Nous allons nous faire une tisane dans la petite cuisine des employés, puis nous assoyons à une table. La lecture a commencé. Nous l’entendons émaner d’une  chaîne stéréo. C’est sympathique d’entendre, au lieu de la musique habituelle dans un café, la lecture du roman.

Surtout en sachant que cela durera toute la nuit. Nous passons dans la salle de lecture elle-même, installée tout au fond de l’espace. C’est une sorte de salon, avec un micro au-dessus d’un des fauteuils et une dame qui lit, avec un accent français, ce roman québécois.

Samedi, 19h45, LAMIC de l’université Laval, pavillon Casault

On nous assigne un nom pour la soirée. Un nom bien spécial que nous choisissons à partir d’une consigne imposée. Par exemple un adjectif coquin, un verbe cinglant ou un signe de ponctuation surprenant. Pour la soirée je m’appelle ¿…?  C’est tellement imprononçable que personne effectivement ne le prononce.

Mon conjoint s’appelle Trucider, il y a un Jouvencelle et une Susurrer, mais aussi un autre nom imprononçable, quelque chose comme Xyzsssl. Nous sommes prêts pour …Manquante, un atelier de création alliée à une performance, qui utilisera nos noms, nos personnages, comme éléments d’inspiration de base.

Nous sommes bientôt dirigés vers la salle aux murs blancs, une vraie page blanche elle-même jonchée de pages, parfois blanches mais avec, pour la plupart, un mot ou un poème écrit à la main ou imprimé. Je cherche un crayon feutre, il nous en faut un. Et aussi des feuilles. Nous allons écrire mais nous ne savons pas quoi.

C’est le tourbillon de mots tout à coup. La comédienne Edwige Morin lance une invitation à l’écriture aussi éloquente que poétique. Les performeurs Anaïs Palmers et Thomas Langlois commencent à dialoguer, puis Thomas déferle un texte improvisé. Anaïs note ce qu’elle peut à l’ordinateur dont l’écran est projeté sur un mur de la pièce. Je remarque bientôt Arielle Cloutier qui débute une toile inspirée du texte performé.

Des musiciens improvisent aussi. Toute une ambiance se crée, bousculée par deux « bulles » où les participants, séparés en deux groupes, deux expériences s’excluant mutuellement, se font stimuler les neurones créatifs par chaque performeur.

On repart ayant vécu une expérience très conviviale et pourtant exigeante. Une vraie expérience d’écriture, comme celles que l’on peut vivre tout seul, mais que nous avons vécue avec une vingtaine d’autres personnes. Des gens qui n’ont peut-être pas d’expérience d’écriture. La porte s’ouvre, nous repartons avec ce poème tout neuf dans notre poche, frais imprimé, comme gage de ce que nous avons vécu.

Samedi, 23h, de retour au Tam-Tam

Quand nous remettons les pieds au Tam-Tam, la lecture bat son plein. Mais nous avons faim. Je me demande s’il y a quelque chose à manger. Je vois des gens avec des assiettes, des aller-retours vers la cuisine derrière le comptoir. J’entends : «Pour la nourriture, servez-vous, c’est dans la cuisine». Je ne me fais pas prier. Ce qu’il y a à manger? Un mélange de nourriture méridionale et québécoise.

Une soupe inspirée de la soupe au pistou provençale, mais qui goûte aussi la soupe aux pois et qui est faite avec des haricots à fèves au lard. Et un assortiment qui ressemble à la poutine. Au lieu des frites, il y a des bâtonnets de céleri-rave grillés, de la pâte feuilletée assaisonnée, du pain grillé. Une multitude de sauces : au basilic, au chou-fleur, une à la betterave peut-être, et d’autres. Des pousses de luzerne et, bien sûr, du fromage en crottes. Nous nous régalons en écoutant, distraitement il est vrai, la lecture du roman qui se poursuit.

Quelle ambiance festive pour des poètes! Baigner dans les mots littéraires qui se diffusent à travers les conversations, avec de la nourriture inspirée du roman que l’on écoute (il paraît que les personnages du Plongeur mangent souvent de la poutine). L’ambiance est vraiment à la littérature. On a l’impression d’en manger. Littéralement.

Nous partons sans savoir à quelle page nous sommes rendus. Nous sommes trop fatigués, il est une heure du matin.

Dimanche, 9h30, Tam-Tam Café

Nous nous précipitons au Tam-Tam dès que possible. La lecture est déjà terminée, une heure plus tôt que les responsables du projet avaient estimé. J’avais pensé moi aussi que nous arriverions à temps pour assister à la lecture de la conclusion. Tant pis.

Ils sont tous assis autour d’une table, un peu frileux, très fatigués, cernés, immobiles. Ils ont traversé la nuit. Et nous reconnaissent. Nous nous joignons à eux. La conversation est aussi sympathique que la cuisine. Je feuillette le roman qui vient d’être lu jusqu’au bout. Il paraît que la lecture n’a duré que quinze heures parce que les Québécois lisent beaucoup plus vite ce roman écrit en québécois. «Nous, on rame», dit Emma Loriaut en riant. Elle avait pourtant lu à grande vitesse les premières pages pour prévoir cet effet-là, lors de son estimation.

Peine perdue, mais la lecture de quinze heures, même si elle a été «trop courte», a réuni une vingtaine de participants-lecteurs et au moins une trentaine sinon plus d’auditeurs à travers la nuit. Elle a aussi fait vivre le Tam-Tam Café de manière inédite, porte ouverte sur la littérature et sur la ville.

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